En 2025, deux films sont arrivés sur les écrans en affrontant, chacun à sa manière, le mythe identitaire américain. Tous deux concourent cette année aux Oscars. L’un est silencieux, méditatif, presque biblique dans sa retenue. L’autre est bruyant, chaotique, mû par la colère. Train Dreams de Clint Bentley et One Battle After Another de Paul Thomas Anderson sont devenus, presque malgré eux, les miroirs de deux Amériques : celle qui cherche à comprendre ses racines et celle qui veut les incendier.
Train Dreams raconte l’histoire de Robert Grainier (Joel Edgerton), simple bûcheron et ouvrier du rail à la charnière des XIXᵉ et XXᵉ siècles, dans les forêts de l’Idaho. Orphelin dans son enfance, Grainier construit des voies et des ponts, se marie, fonde une famille, puis perd tout dans un incendie. Il continue à vivre, seul, dans une cabane au milieu des arbres, vieillit, croise des loups et les fantômes du passé, jusqu’au jour où il monte dans un petit avion pour contempler sa vie vue d’en haut. Ce n’est pas un film sur les grands événements. C’est le récit d’un homme ordinaire devenu partie intégrante du mythe de la frontière — et finalement absorbé par lui.
One Battle After Another, au contraire, met en scène un ancien radical de gauche (Leonardo DiCaprio), ex-membre d’un groupe terroriste fictif des années 1970, qui, après des décennies de clandestinité, reprend la lutte contre un État qu’il juge fasciste. Chemise en flanelle, barbe, latte à la main, paranoïa diffuse, une fille, et un état permanent de disponibilité révolutionnaire. Le film de PTA mêle comédie noire, film d’action et psychédélisme ; d’anciens militants à la manière du Weather Underground s’y opposent à l’ICE, au nationalisme chrétien et à la « suprématie blanche ».
La différence entre ces deux œuvres n’est pas seulement esthétique. Elle est ontologique.
One Battle After Another tente de transplanter sur le sol américain une posture typiquement européenne : révolution permanente, haine du « système », glorification de la lutte armée. Le résultat frôle le grotesque : un révolutionnaire au look de lumbersexual hipster, qui méprise son propre peuple, regarde de haut « l’Américain ordinaire » et combat au nom d’idées abstraites qui, en pratique, se traduisent par un mépris du mythe fondateur de sa nation. C’est le film d’élites déracinées, important un radicalisme antifasciste européen et le forçant dans un cadre américain, jusqu’à la caricature : flanelle, latte et haine du drapeau.
Train Dreams naît d’une source opposée : un attachement profond, organique, à l’Amérique. Grainier n’est pas un révolutionnaire. Il est le mythe incarné : le bûcheron qui défriche, le bâtisseur de voies ferrées, le pionnier qui croyait au progrès. Et pourtant, ce même progrès le détruit. Le film n’accuse pas. Il ne crie pas. Il montre le prix à payer — le racisme envers les ouvriers chinois, les incendies, la solitude, la fuite du temps — mais avec respect et mélancolie. Il ne s’agit pas d’une attaque contre le mythe de la frontière. C’en est l’herméneutique. Une interprétation portée par l’amour.
Et c’est précisément pour cela que Train Dreams prend la dimension d’une grande épopée.
Il parle des millions de Grainier sur lesquels s’est construite l’identité américaine. Des hommes qui ont lutté contre la nature, bâti un pays de leurs mains, puis sont restés seuls sur le quai lorsque le train du progrès est parti plus loin. Le film révèle le paradoxe du mythe : l’homme est à la fois maître et victime — actif dans le défrichement, impuissant face à la mort, au temps, à la nature. Grainier ne se révolte pas. Il ne hait pas. Il persévère. Dans cette persévérance, dans la solitude de la forêt, dans ce vol au-dessus de sa propre existence, il découvre quelque chose que l’on ne peut nommer autrement que la sainteté de l’existence ordinaire. C’est une réconciliation avec le destin — non une capitulation, mais une acceptation mûre. Américaine dans sa forme la plus pure : l’introspection plutôt que la destruction.
One Battle After Another propose l’inverse : une révolte perpétuelle qui se mue en haine de soi. Une gauche européenne travestie en costume américain engendre un révolutionnaire grotesque, qui méprise la nation dont il est issu. Ce n’est pas une réflexion sur l’identité. C’est une guerre contre elle.
Dans la confrontation de ces deux manières d’aborder le récit identitaire, tout apparaît clairement. L’un regarde l’Amérique avec amour et mélancolie — même lorsqu’il en montre la brutalité et la fragilité du mythe. L’autre la contemple avec mépris et cherche la rupture. L’un construit la continuité : « c’était notre vie, elle valait d’être vécue ». L’autre veut l’abolir : « tout était mensonge, brûlons-le ».
Train Dreams l’emporte parce qu’il est plus vrai. Non pas parce qu’il serait apolitique, mais parce qu’il est profondément américain. Il n’a pas besoin de crier. Il suffit du sifflement discret d’un train dans la forêt — et d’un homme qui, enfin, se sent relié à tout.
C’est une grande histoire. Non sur la révolution. Sur la durée.
Pour vous, c’est un geste simple. Pour moi, c’est la possibilité de poursuivre un projet de recherche indépendant.
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