À propos de One Battle After Another et du complexe révolutionnaire de l’Amérique libérale
Le film de Paul Thomas Anderson n’est pas un film sur la révolution.
C’est un film sur la honte de ne jamais l’avoir eue.
Une honte diffuse, mal assumée, mais tenace : celle d’un pays qui voudrait pouvoir dire — à lui-même autant qu’au monde — qu’il sait, lui aussi, ce que signifie se dresser contre son propre État, rompre la loyauté patriotique, franchir le seuil de l’hérésie politique. One Battle After Another est moins un geste de courage qu’un aveu involontaire : celui d’une élite américaine qui rêve d’avoir été régicide, mais qui demeure l’héritière des administrateurs.
Les États-Unis sont nés d’un acte de rupture soigneusement maîtrisé. Leur révolution n’a jamais été une déflagration ontologique à l’européenne, mais une sécession pragmatique. Tocqueville y voyait le triomphe des mœurs sur la violence, Burke la preuve qu’un ordre pouvait être transformé sans être détruit. Point de guillotine, point de Terreur, point de sacrifice collectif offert à une idée abstraite. Il y eut une Constitution, un droit, une continuité. L’Amérique n’a pas détruit le monde ancien : elle l’a reconfiguré.
C’est précisément ce qui l’a façonnée.
Car un pays qui apprend à neutraliser le conflit avant qu’il ne devienne mortel ne produit pas de révolutions au sens fort. Il produit des ajustements, des corrections, des expansions de cadre. Ce que l’Europe a connu en 1789, en 1848, en 1871 ou en 1917 — l’expérience du point de non-retour, le risque de l’effondrement total — l’Amérique l’a évité. Non par supériorité morale, mais parce que son architecture politique a été conçue pour canaliser la dissidence, non pour la laisser devenir fatale.
One Battle After Another est une tentative de compensation imaginaire de ce manque. Un film qui voudrait prouver que l’Amérique peut, elle aussi, se rêver radicale ; qu’elle peut fantasmer un affrontement avec son propre ordre ; qu’elle peut même flirter, esthétiquement, avec l’idée de la violence politique. Le geste se veut audacieux. Il est en réalité inoffensif.
Car ce qui fait défaut, ici, ce n’est pas l’intention — c’est l’enjeu.
Le protagoniste d’Anderson n’est pas un révolutionnaire au sens européen du terme. Il est un homme qui joue à l’être, comme on remet un ancien costume. Son radicalisme est rétrospectif, muséal, privé de toute mise en danger réelle. Il ne s’engage pas dans un conflit susceptible de le détruire ; il rejoue un rôle, ravive une posture, ressuscite un style. La révolution n’est pas un événement — elle devient une reconstitution.
Or une révolution qui peut être interrompue à tout moment n’est pas une révolution. C’est un spectacle.
L’Amérique est le pays d’hommes et de femmes qui rêvent d’un martyre sans souffrance, d’une mort pour la cause qui ne coûterait rien. Aux États-Unis, on ne meurt pas pour des idées, parce que le système est conçu pour empêcher les idées de devenir mortellement dangereuses. Toute opposition est neutralisée en amont : transformée en opinion, en posture morale, en style de vie. On peut être contre l’État, contre la guerre, contre le capitalisme — à condition de ne jamais s’attaquer à la structure elle-même, qui recycle aussitôt la dissidence en signal de vertu parfaitement inoffensif.
C’est là que One Battle After Another révèle sa vérité profonde. Son « radicalisme » est intégralement contenu dans les limites de la culture prestigieuse. Sa transgression n’a pas de conséquences. Elle rassure autant qu’elle flatte. Le film permet à son public de se dire : nous aussi, nous savons être irrévérencieux — tout en garantissant que personne n’en paiera le prix.
C’est la révolte de l’élève modèle : plus il proteste bruyamment, plus il est applaudi par l’institution. Or un radicalisme qui renforce la position sociale de celui qui l’exhibe n’est pas un radicalisme. C’est une pièce du système.
Une révolution qui se termine par une pluie de récompenses n’est pas une révolution. C’est une promotion.
Vue d’Europe, cette entreprise est à la fois risible et pathétique. Risible, parce que son imaginaire de la subversion ressemble à une mise en scène de café : une barricade au latte, une chemise en flanelle à la place du treillis, une poursuite spectaculaire là où il y eut autrefois la rue, la peur, l’attente, le sang. Pathétique, parce qu’elle trahit une jalousie historique à peine dissimulée : celle d’un pays qui aurait voulu connaître l’épreuve du point de rupture — sans jamais accepter d’en payer le prix.
Je ne soutiens ni les révolutionnaires français ni Mai 68. Je considère nombre de leurs héritages comme profondément destructeurs. Mais je reconnais une chose que le cinéma d’Anderson est incapable d’assumer : ceux qui se sont battus savaient qu’ils risquaient tout. La prison, l’exil, parfois la mort. Les auteurs de One Battle After Another savent tout au plus qu’ils risquent un mauvais accueil critique — avant d’être couverts de prix.
La liberté américaine est trop vaste pour engendrer une véritable révolte. Elle offre des cadres d’expression si larges que toute radicalité est immédiatement absorbée. On peut être anti-étatique au cinéma. On peut esthétiser le terrorisme. On peut « attaquer le système » — tant que le système y trouve son compte.
C’est pourquoi One Battle After Another n’est pas un film sur le combat, mais sur l’impossibilité même du combat dans un pays qui a perfectionné l’art de désamorcer toute conflictualité réelle. C’est le cinéma d’une nation qui aimerait avoir ses barricades et ses martyrs, mais qui ne peut produire que des simulacres.
Et c’est précisément pour cela que le film est intéressant — non comme manifeste, mais comme symptôme. Il montre que, dans l’Amérique contemporaine, la révolte est autorisée à une condition stricte : rester fictive. Elle peut être radicale dans la forme, jamais dans les effets.
L’Europe, elle, connaît le prix du conflit réel — et n’a donc pas besoin de le romantiser.
L’Amérique ne l’a pas payé — et tente sans cesse de se l’imaginer.
Une barricade au latte restera toujours une barricade au latte.
Et une révolution qui ne coûte rien n’est pas une révolution.
Margot Rousseau
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