vendredi 30 janvier 2026

Godard pour la classe moyenne

Nouvelle Vague de Richard Linklater, ou comment Netflix et Instagram ont avalé la révolution

Il n’est jamais facile d’affronter une légende. Mais il est encore plus difficile de ne pas l’étouffer sous une tendresse excessive. Nouvelle Vague de Richard Linklater est un film qui fait à Jean-Luc Godard ce que Netflix et Instagram font à tout ce qu’ils touchent : lisser, réchauffer, esthétiser — puis restituer au grand public sous la forme d’une bouillie pop qui se donne des airs d’art. C’est Godard pasteurisé. Godard sans bactéries. Godard qui ne mord plus.


Ce film est un Godard encadré par l’algorithme. On peut le binge-watcher. On peut l’aimer. On peut l’« apprécier » sans absolument rien risquer. Et c’est précisément là que réside son péché originel.


Richard Linklater, éternel adolescent du cinéma indépendant américain, auteur de Slacker, Before Sunrise, Boyhood, revient en 2025 à son premier grand amour : la Nouvelle Vague. Mais il n’y revient pas en révolutionnaire — plutôt en restaurateur de monuments historiques. Nouvelle Vague raconte les coulisses de la naissance de À bout de souffle : Paris 1959, le jeune Godard, Belmondo, Seberg, le jazz, la caméra à l’épaule, le chaos du tournage, la mythologie des Cahiers du cinéma. Tout est exact. Tout est à sa place. Et tout est mort.


C’est un film qui ressemble à un Reel Instagram sur la Nouvelle Vague : filtre noir et blanc, cigarette comme accessoire, improvisation comme style, révolte comme décoration. Linklater ne tourne pas un film sur la révolution — il produit du contenu sur la révolution. La différence est fondamentale.


En 1960, Godard ne « rendait pas hommage » au cinéma. Il l’attaquait. À bout de souffle était un acte de sabotage contre la narration, le montage, l’illusion. Le jump-cut n’était pas un procédé esthétique, mais un acte d’agression envers le spectateur. La caméra à l’épaule n’était pas une « vibe », mais une nécessité née de la pauvreté et de l’urgence. L’improvisation n’était pas charmante — elle était un risque de fiasco. Le film pouvait s’effondrer. Et c’est précisément pour cela qu’il était vivant.


Linklater retire de cette histoire un seul mot : le risque.


Sa Nouvelle Vague est un film parfaitement sûr. Chaque chaos est « beautiful ». Chaque improvisation est adorable. Chaque conflit est sympathique. Guillaume Marbeck joue Godard comme un nerd excentrique et attachant ; Zoey Deutch, en Seberg, est accessible, douce, « pleasant ». C’est un Godard passé par le filtre des focus groups. Un Godard que l’on peut aimer sans effort.


Or Godard était insupportable. Arrogant, misanthrope, destructeur. Ennemi du confort du spectateur. Linklater le transforme en héros de biopic feel-good. Ce n’est pas la reconstitution d’une révolution — c’est sa muséification.


Et c’est là qu’intervient Michel Onfray — tout de noir vêtu, noir comme la décadence. Onfray répète depuis des années une idée simple : l’Occident ne meurt pas dans les flammes, mais se noie dans la nostalgie sucrée de sa propre révolte. Les révolutions ne sont plus combattues — elles sont consommées. La rébellion n’est plus censurée — elle est esthétisée. Et c’est exactement ce que fait Nouvelle Vague.


Ce film est un exemple de nécrophilie culturelle. Nous ne tuons plus les pères — nous les embaumons. Godard devient un objet de contemplation, non un danger. Ses gestes sont séparés de leurs conséquences. La politique, la fureur, le nihilisme — tout disparaît. Il reste le style. Il reste la vibe. Il reste la nostalgie noir et blanc.


C’est le même mécanisme que celui qu’Onfray moquait à propos de la French Theory aux États-Unis. Derrida, Foucault, Barthes — tous ont traversé l’Atlantique pour être transformés en bouillie académique : sans tranchant, sans risque, sans véritable capacité de destruction de l’ordre existant. La déconstruction est devenue une méthode de rédaction d’essais, non un outil de démolition des institutions. Foucault s’est mué en instrument de moralisme campusien. La révolte est devenue un syllabus.


Godard suit exactement la même trajectoire. L’Amérique prend la révolte cinématographique française, la passe dans le broyeur de l’indie cinema, y ajoute chaleur, empathie et « human touch », puis renvoie à l’Europe un produit premium : une révolution sans révolution.


Le plus compromettant est que Linklater ne tente même pas de poser la question de ce qu’il reste aujourd’hui de cette révolte. Nouvelle Vague se termine sur le triomphe de À bout de souffle. Nous savons que le film a gagné. Nous savons qu’il a changé le cinéma. Il n’y a ici aucune tension, aucune interrogation sur l’échec, le prix payé, l’après. Or la véritable histoire de Godard commence après le succès : le suicide politique, le marxisme, la propagande, la sortie volontaire du marché.


Ce Godard-là, Linklater n’en veut pas. Parce qu’il serait invendable. Impossible à insérer dans la grille Netflix. Impossible à consommer comme une « love letter ».


Nouvelle Vague est donc un film profondément américain — non parce qu’il a été tourné aux États-Unis, mais parce qu’il est incapable de supporter la négation réelle. Le cinéma d’auteur américain adore la révolte, à condition qu’elle soit sympathique, esthétique et rétrospective. La révolte présente, elle, est toujours un problème.


Linklater fait un film sur Godard précisément au moment où le cinéma n’est plus capable du geste godardien. Et au lieu de dévoiler cette impuissance — il la masque sous la nostalgie. Au lieu de demander pourquoi il n’y a plus de Nouvelle Vague aujourd’hui — il nous raconte à quel point c’était formidable quand elle existait.


C’est le cinéma de la décadence au sens d’Onfray : un cinéma qui célèbre ses propres ruines sans avoir le courage de détruire quoi que ce soit de nouveau. Un cinéma qui simule le radicalisme à l’aide de filtres accessibles au grand public. Un cinéma radical uniquement au passé.


Nouvelle Vague, c’est Godard après Instagram. Une révolte que l’on peut faire défiler avec le pouce. Une révolution qui ne salit pas les mains. Un film qui dit : « Regardez comme nous étions courageux autrefois », au lieu de demander : « Pourquoi ne le sommes-nous plus aujourd’hui ? »


Et en ce sens, c’est un film parfaitement juste. Juste comme le diagnostic d’une maladie.


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mercredi 28 janvier 2026

Du premier “cancel” de Louis de Funès

 Une femme détourna un avion parce qu’elle ne voulait pas qu’un film avec Louis de Funès sorte en salles. Elle ne réclamait ni argent ni liberté. Elle exigeait l’annulation de la première des Aventures de Rabbi Jacob. Cette histoire, vieille de plus d’un demi-siècle, sonne aujourd’hui comme une anecdote. Et pourtant, elle en dit sur nous bien davantage que nous ne voudrions l’admettre.

Les Aventures de Rabbi Jacob évoquent aujourd’hui une distraction innocente et sympathique. Un film que l’on diffuse pendant les fêtes, que l’on connaît par cœur, qui ne fonctionne plus comme une œuvre mais comme un élément du paysage culturel. Louis de Funès dansant la danse hassidique est devenu une sorte de rite de passage français : il fait rire les enfants, rassure les adultes, n’offense personne. Le cinéma familial à l’état pur.

L’intrigue est simple, presque primitive — et c’est précisément là que réside sa force. Un riche entrepreneur français, incarnation des peurs et des préjugés petit-bourgeois, un homme qui nourrit la même aversion pour les Juifs que pour les Arabes, se retrouve par hasard mêlé à une intrigue impliquant des militants arabes en exil. Il leur échappe, mais — comme il se doit dans la farce — déguisé en rabbin. Le mécanisme est aussi ancien que la comédie elle-même : le masque, le quiproquo, l’échange des rôles, le renversement carnavalesque de l’ordre établi. Le monde se retrouve sens dessus dessous pour, à la fin, reprendre sa place, légèrement purifié.

Cette comédie peu sophistiquée mais attachante avait pour ambition, selon son réalisateur Gérard Oury, de lutter contre les stéréotypes raciaux. Oury n’était pas un révolutionnaire. Il appartenait plutôt à cette tradition du républicanisme français à l’ancienne, convaincue que la société peut être corrigée avec douceur : par le rire, l’ironie, une pointe de honte. Il répétait en entretien qu’il ne s’intéressait pas au cinéma d’accusation, que la comédie devait « désamorcer la haine », non l’exacerber. La France — même lorsqu’on s’en moque — devait rester un pays qui choisit finalement la communauté plutôt que la dislocation.

C’était là une posture très caractéristique de la comédie française de ces années-là. Ne pas salir le nom de la République, mais suggérer une correction. Se moquer des vices humains tout en continuant d’aimer l’homme. Ridiculiser le raciste sans le traîner devant le tribunal. L’exposer au rire afin qu’il puisse, avec le spectateur, rire de lui-même. La comédie comme pédagogie douce.

Or ce mécanisme, qui nous paraît aujourd’hui inoffensif, ne l’était pas du tout au moment de la sortie du film. Tous ne reçurent pas l’œuvre d’Oury comme un manifeste joyeux de tolérance. Les Aventures de Rabbi Jacob comptaient aussi des opposants résolus, principalement dans les milieux de la critique de gauche. On reprochait au film de ne pas déconstruire les stéréotypes, mais de les reproduire et de les réorganiser — notamment en ce qui concerne les Arabes, présentés soit comme des conspirateurs grotesques, soit comme des figures exotiques du chaos politique.

Le contexte, de surcroît, était explosif. La première du film coïncidait avec l’éclatement de la guerre du Kippour. Le Proche-Orient était en flammes, l’Europe saturée d’émotions, la gauche française traversait une nouvelle phase de fascination pour la cause palestinienne, souvent plus symbolique que concrète. Dans ce climat, une comédie qui plaisantait à la fois sur les rabbins, les Arabes et le bourgeois français cessait d’être une simple farce. Elle devenait un geste politique — même si son réalisateur s’en défendait.

Parmi les protestataires se trouvait une femme dont le nom ne dit aujourd’hui presque plus rien : Danielle Cravenne. Épouse de l’homme qui avait imaginé les Césars, pilier du monde du cinéma français, de cet establishment dont le film d’Oury faisait pleinement partie. Cravenne fut si profondément saisie par cette affaire qu’elle décida d’accomplir un geste absolu. Armée d’un fusil, elle détourna un avion, exigeant l’annulation de la sortie des Aventures de Rabbi Jacob jusqu’à la résolution du conflit israélo-palestinien.

La phrase sonne aujourd’hui comme une absurdité ou une plaisanterie sinistre. Et pourtant, cela s’est réellement produit. C’est là que s’achève l’innocence de notre nostalgie contemporaine et que commence une histoire qui nous oblige à interroger ce cinéma dont nous rions encore avec tant de légèreté.

Le 18 octobre 1973, Danielle Cravenne monte à bord d’un vol Air France reliant Paris à Nice. Elle est élégante, calme, accompagnée de son petit chien. Dans son sac : une arme. Elle n’agit pas comme une terroriste, mais comme quelqu’un qui a pris une décision irrévocable. Peu après le décollage, elle informe l’équipage qu’elle prend le contrôle de l’appareil. Ses exigences sont à la fois d’une précision troublante et d’un irréalisme absolu : suspension immédiate de la sortie des Aventures de Rabbi Jacob, mise sous scellés des copies du film, engagement public des autorités françaises en faveur de la fin du conflit israélo-palestinien.

L’avion atterrit à Marseille sous prétexte de ravitaillement avant un vol supposé vers Le Caire. Cravenne répète qu’elle ne veut faire de mal à personne. Elle autorise tous les passagers et la majorité de l’équipage à quitter l’appareil, ne gardant à bord que le pilote et le chef de cabine. Elle demande un repas. Elle attend. Les autorités optent pour une solution de force. Des policiers déguisés en stewards montent à bord ; l’un d’eux est un tireur d’élite. Quelques instants plus tard, Danielle Cravenne est abattue de deux balles.

Elle a trente-cinq ans. Deux jeunes enfants. Le film sort comme prévu et connaît un immense succès. L’histoire de la femme qui tenta de l’arrêter est presque immédiatement effacée de la mémoire collective.

Elle le serait restée sans doute définitivement, si Jean-Philippe Daguerre n’était pas revenu, des années plus tard, sur cet épisode. D’abord sous la forme d’un roman, La Femme qui n’aimait pas Rabbi Jacob, puis aujourd’hui au théâtre, comme auteur et metteur en scène. Son geste n’est ni une réhabilitation ni une accusation. Il s’agit plutôt de retrouver une figure, réduite d’abord à un titre de presse, puis à une note en bas de page.

La forme du spectacle est d’une sobriété surprenante. Daguerre renonce aux décors réalistes au profit d’une mise en scène quasi cinématographique : images vidéo, archives, écrans démultipliés qui construisent un espace de mémoire plutôt qu’une reconstitution. Un théâtre qui ne se fait pas passer pour un documentaire, mais qui n’esquive pas non plus la métaphore. La narration chronologique entraîne le spectateur dans l’intimité du couple Cravenne tout en montrant, en parallèle, la genèse d’un film appelé à devenir un immense succès — et une catastrophe pour une seule personne.

Pour moi, cette histoire dit beaucoup — mais pas du conflit israélo-palestinien. Celui-ci est aujourd’hui devenu si terrifiant, si saturé par la spirale de la vengeance et de l’absolu moral, qu’il en devient presque indicible. Et c’est précisément pour cela que je n’en parle pas ici. Ce qui m’effraie davantage, c’est le fait que Danielle Cravenne n’ait jamais vu le film dont elle voulait empêcher la sortie au point d’être prête à détourner un avion. Ce détail, en apparence secondaire, est en réalité décisif. Il révèle un geste pur, presque originel : condamner sans connaître, juger sans confrontation avec l’œuvre, exercer une violence morale fondée sur l’imaginaire plutôt que sur l’expérience.

En ce sens, nous sommes face à ce que nous appellerions aujourd’hui une ébauche de la cancel culture — bien avant que le terme n’existe, bien avant les réseaux sociaux et les rituels d’indignation collective. Il s’agit d’un mécanisme plus profond : la conviction que l’intention morale dispense de l’effort de compréhension, que la justesse d’une cause excuse l’aveuglement, que l’émotion indignée constitue une légitimation suffisante de l’action. Ortega y Gasset avait perçu ce phénomène avec une lucidité inquiétante. Il le décrivait comme le triomphe de l’homme-masse : celui qui ne ressent plus le besoin de se confronter au réel, car sa certitude intime lui suffit. Un homme qui ne cherche pas à connaître le monde, mais à l’annuler lorsqu’il ne correspond pas à sa tension morale.

Cravenne ne combattait pas le film en tant qu’œuvre. Elle combattait son symbole, ce qu’elle croyait qu’il représentait. La différence est essentielle. Et c’est précisément dans cet écart que réside le danger : le moment où la culture cesse d’être un espace de conflit et d’interprétation pour devenir un champ d’exécution — parfois au sens littéral. Il n’est pas nécessaire d’être animé par la haine. Il suffit d’une certitude absolue. Et celle-ci, comme l’enseigne l’histoire, peut s’avérer plus dangereuse encore que le cynisme.


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dimanche 25 janvier 2026

Le commissaire Maigret, conservateur, laisse couler une larme sur l’ordre ancien

 

Le commissaire Maigret, conservateur, laisse couler une larme sur l’ordre ancien

Maigret et l’affaire Saint-Fiacre, que je recommande de découvrir dans sa version classique avec Jean Gabin, est un chef-d’œuvre du roman criminel filmé — un film qui défend encore l’ancien ordre, tout en ne se faisant plus aucune illusion sur son destin. Cet ordre est mort.

Le roman original de Georges Simenon, Maigret et l’affaire Saint-Fiacre (1932), constitue un exemple remarquable de sa critique de la société contemporaine. Simenon y parle depuis la position qui lui est propre : celle d’un pessimiste et d’un naturaliste, qui ne croit ni au progrès ni à une régénération morale du monde.

Le commissaire Maigret revient dans son village natal, où il fut enfant de chœur et où son père occupait la fonction d’intendant au service du comte. Les lieux semblent inchangés, mais le monde ancien a disparu. Le comte est mort. Le vieux Maigret aussi. Il ne reste que la comtesse — pour laquelle, malgré la différence d’âge, le jeune Maigret avait sans doute éprouvé quelque chose, autrefois.

Le lecteur averti du roman policier classique devine rapidement qui sera la victime. Oui : la comtesse. Assassinée d’une manière singulière — par l’annonce du prétendu suicide de son propre fils.

Jean Gabin incarne Maigret avec une justesse remarquable : il est le trait d’union entre l’ancien et le nouveau monde, un homme qui se souvient de la mesure, de la responsabilité et de la hiérarchie, tout en sachant qu’on ne peut plus les restaurer par simple volonté.

C’est une œuvre essentielle pour tout spectateur conservateur qui ne cherche pas le réconfort, mais la vérité.

Un monde sans père

Dans le roman de Simenon Maigret et l’affaire Saint-Fiacre (1932), comme dans son adaptation cinématographique de 1959 réalisée par Jean Delannoy avec Jean Gabin, le commissaire Jules Maigret apparaît comme le défenseur de la figure paternelle — symbole de responsabilité, de mesure et de l’ancien ordre social.

À travers son enquête, Maigret protège la mémoire des pères disparus : celle de son propre père, Évariste, intendant loyal, et celle du comte de Saint-Fiacre, patriarche du domaine. Ces figures protectrices contrastent avec la décadence de la jeune génération. Maurice, héritier frivole, fuit ses devoirs dans le jeu, tandis que les Gautier — manipulateurs avides — s’emparent du pouvoir par la fraude financière.

Dans le cadre du roman noir, Maigret s’oppose aux dérives d’un monde qui a abandonné l’ancien paradigme moral. Le noir, genre marqué par la mélancolie et l’ambiguïté morale, fait du détective un gardien solitaire de l’éthique dans un univers privé de règles. Simenon y critique la France de l’entre-deux-guerres, où la crise économique et l’ascension de la bourgeoisie sapent les valeurs traditionnelles de loyauté. Maigret, observateur empathique, met ces dérives au jour tout en pleurant la disparition du monde des pères — un ordre harmonieux, certes hiérarchique, mais où la responsabilité tempérait le chaos.

Dans le film avec Gabin, ce motif gagne une profondeur visuelle. Le commissaire fatigué revient à Saint-Fiacre, et le château délabré devient le symbole de la profanation de la mémoire. Le dîner des suspects se transforme en confrontation avec l’hypocrisie moderne. Maigret, figure archétypale du noir, défend l’ancien paradigme et devient la voix de la conscience face à l’effondrement inéluctable.

Comment vivre, dès lors, dans un monde où les pères sont morts, remplacés par des hédonistes creux et irresponsables ?

La mort à l’église

(attention : spoiler)

Dans le roman comme dans le film de Jean Delannoy, le contexte sacré de la crime révèle un processus de désacralisation du sacré et une symbolique pervertie de la pénitence. Le meurtre psychologique, commis par une simple information mensongère, acquiert une profondeur particulière du fait de son inscription dans le rituel religieux.

Dans le roman, la mort survient pendant la messe des morts, le Jour des Défunts — moment de mémoire, de recueillement et d’humilité face à la mort. Une lettre anonyme annonce la tragédie ; un faux billet glissé dans le missel de la comtesse, lui annonçant le prétendu suicide de son fils, provoque chez elle une crise cardiaque fatale. Le cadre sacré amplifie la profanation : la piété de la victime, figure du crépuscule de l’aristocratie, se retourne contre elle, tandis que les Gautier échappent à toute sanction.

Dans le film, l’action est déplacée au Mercredi des Cendres, renforçant encore la symbolique de la pénitence et de la vanité humaine. La manipulation psychologique profane le rituel et révèle un mal moderne qui n’attaque plus le corps, mais l’âme. Maigret, témoin lucide et souffrant, voit un monde irrémédiablement corrompu — un monde où le sacré ne console plus, mais expose la fragilité morale de la société.

La vieille comtesse ne trouve pas la guérison à l’église. Elle y trouve la mort. Et ce n’est pas le criminel, mais elle, qui devient la victime du rituel. Ce renversement souligne définitivement la cruauté d’un monde où même la sainteté ne protège plus du mal.

Le dîner macabre

(spoiler total)

La scène de la réunion des suspects — ce dîner macabre organisé presque à côté du corps de la comtesse — renvoie à la tradition classique du roman policier, notamment celle d’Agatha Christie. Chez elle, comme dans Le Crime de l’Orient-Express ou Ils étaient dix, ce rassemblement constitue l’apogée du récit : le détective révèle la vérité, la justice est rétablie, l’ordre restauré. Le monde retrouve son équilibre.

Chez Simenon, le motif prend une tournure radicalement différente. Il ne s’agit pas d’un triomphe de la raison, mais d’un acte d’accusation contre la putréfaction de la modernité. Ce qui est mis au jour n’est pas seulement la culpabilité des Gautier, mais la décomposition de l’ensemble du corps social : la dissolution morale de l’aristocratie, l’hypocrisie de la classe moyenne, l’érosion des valeurs fondamentales.

Le crime psychologique, fondé sur une manipulation subtile, révèle la nature du mal moderne. Dans la France de l’entre-deux-guerres, affaiblie par la crise, la loyauté cède la place à l’avidité. Maigret reste observateur. Il n’arrête personne. Il ne clôt pas l’affaire. Le droit se révèle impuissant face à la grisaille morale du monde — donnant à la scène une tonalité profondément fataliste.

C’est un dîner après lequel rien ne revient à la normale.
Et c’est précisément pour cela qu’il est si terrifiant.

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samedi 24 janvier 2026

Maigret et sa part féminine

 Aujourd’hui, je recommande le film Maigret tend un piège (Maigret tend un piège, réal. Jean Delannoy, 1958, avec Jean Gabin).

C’est ici que Jean Gabin, dans une adaptation brillante du roman de Simenon, dévoile un récit original et d’une profondeur remarquable : l’histoire d’une femme qui n’est pas une source de malheur, mais un sujet à part entière, une voix dialogique offerte au héros masculin.

Brève présentation de l’intrigue (avec divulgâtion)

L’action se déroule à Paris, en plein été, principalement dans le quartier de Montmartre (Place du Tertre, environs du Sacré-Cœur), avec quelques incursions dans d’autres parties de la ville. Paris est étouffant, moite, nerveux ; la chaleur agit comme un catalyseur d’agressivité et de frustration, exactement comme chez Simenon.

La capitale est terrorisée par un tueur en série qui s’en prend à de jeunes femmes. Les victimes sont poignardées, puis leurs vêtements sont sauvagement lacérés : l’acte de violence possède un caractère nettement sexuel et sadique, même s’il n’y a pas de viol à proprement parler. Les femmes se ressemblent physiquement : petites, plutôt rondes, brunes. Selon les sources, on évoque quatre victimes avant le début de l’action, puis une autre au cours du récit.

La police est dans une impasse totale : aucun témoin, aucun mobile de vol, aucune piste logique. Sous la pression de la presse et de l’opinion publique, Maigret décide de consulter un psychiatre — le professeur Grosjean. Celui-ci dresse le portrait d’un meurtrier doté d’un ego narcissique démesuré, marqué par un complexe d’infériorité vis-à-vis des femmes et par un besoin compulsif de domination et de démonstration de puissance. Thèse centrale : le tueur ne s’arrêtera pas tant qu’il ne se sentira pas menacé, démasqué ou psychologiquement provoqué — d’autant plus qu’il est vaniteux et sensible à l’humiliation médiatique.

Maigret opte alors pour un bluff extrêmement risqué. Il fait arrêter un petit délinquant — Maurin (Marcel) — et annonce publiquement qu’il s’agit du meurtrier recherché. Peu après, l’homme est relâché, mais reste placé sous une surveillance policière étroite. L’objectif n’est pas de confondre Maurin, mais de provoquer le véritable assassin : soit à commettre un nouveau meurtre, soit à commettre une erreur sous l’effet de son orgueil blessé.

Parallèlement, Maigret explore le milieu des suspects, en s’attachant à des figures en apparence banales : artisans, petits bourgeois, artistes. L’inspecteur Lognon joue un rôle important (plus marqué ici que dans le roman), tout comme les figures de mères et d’épouses — relations familiales étouffantes, dépendances toxiques, humiliations refoulées, traumatismes d’enfance. La tension sexuelle, la frustration et la colère planent sur la ville ; Paris « suffoque » sous la chaleur, tout comme Maigret suffoque dans son sentiment d’impuissance.

Le piège finit par fonctionner — mais pas exactement comme prévu. Le véritable coupable se révèle au terme d’une série d’événements dramatiques : un homme en apparence insignifiant, profondément atteint dans sa virilité, pris dans un système familial destructeur. Le film opère ici un déplacement d’accent significatif : apparaît notamment un motif où l’épouse de Maurin tue pour protéger son mari. Ce retournement renforce la tension dramatique, mais simplifie en même temps le diagnostic psychologique, plus complexe dans le roman de Simenon.

Trois femmes prises au piège : la mère, la complice et celle qui regarde

Dans Maigret tend un piège, Simenon — peut-être plus nettement que dans tout le reste du cycle — met en regard trois figures féminines qui, ensemble, composent un commentaire sur la violence masculine, le fantasme de la féminité et les limites de l’autonomie. Deux d’entre elles deviennent actrices du drame du crime et du châtiment ; la troisième demeure hors scène, mais c’est précisément son regard qui confère à l’ensemble du récit sa perspective morale.

La première est la mère — figure classique de la maman simenonienne. Dans le roman (et plus encore dans le film avec Gabin), la mère du meurtrier est prête à tout pour protéger son fils. Elle ne se contente pas de se taire ou de mentir : elle assume le poids de la faute morale et affective, et, dans le dénouement, la faute factuelle elle-même. Son amour maternel est absolu, inconditionnel et pourtant destructeur : en protégeant l’enfant, elle devient co-responsable de la poursuite des meurtres. Simenon n’en fait pas un monstre ; il montre plutôt comment le sacrifice maternel peut se transformer en piège pour les deux parties — le fils se trouve enfermé dans une culpabilité à l’égard de sa mère, la mère dans la conviction que son dévouement est l’unique sens de son existence.

La deuxième femme est l’épouse — figure de la « complice silencieuse ». En acceptant d’être non seulement la partenaire amoureuse, mais aussi le rempart de son mari, elle prend sur elle la faute afin qu’il puisse continuer à fonctionner dans le monde. Dans le roman, ce rôle apparaît avec une acuité particulière chez cette femme qui — sachant les crimes — ne dénonce pas son mari, se tait et, au moment décisif, tente d’endosser le meurtre. Son attitude n’a rien d’héroïque : elle relève d’une autodestruction au nom de l’amour — un amour qui exige qu’elle devienne bouclier, alibi, ombre. Simenon ne glorifie pas cette posture ; il en montre le tragique : la femme qui renonce à sa subjectivité finit par cesser d’exister comme personne distincte.

Enfin, la troisième — Madame Maigret. Dans Le Piège, son rôle est minimal sur le plan de l’action, mais décisif sur le plan structurel. Elle apparaît dans quelques brèves scènes domestiques : elle prépare le thé, tend les pantoufles, écoute son mari lorsqu’il rentre épuisé ; elle n’interroge pas avec insistance, ne conseille pas, n’admire pas. Elle est spectatrice et commentatrice — non pas par la parole, mais par sa présence même. Sa présence contraste avec celle des deux femmes de Montmartre : celles-ci meurent ou se perdent au nom d’un homme ; elle existe à côté de Maigret, non pour lui. Elle ne reflète pas ses attentes, ne devient pas la projection de ses fantasmes. Elle conserve une autonomie intacte — silencieuse, peu spectaculaire, mais irréfutable.

La part féminine de Maigret

Dans son essai Maigret and Women: La maman and la putain (1978), Erica M. Eisinger a formulé une thèse qui, depuis plus de quarante ans, structure la majorité des lectures consacrées aux femmes chez Simenon. Selon elle, l’écrivain diviserait ses personnages féminins en deux archétypes : la mère-protectrice (chaleureuse, domestique, asexuée ou à la sexualité réprimée) et la prostituée (passionnée, destructrice, le plus souvent victime ou responsable de sa propre perte). Madame Maigret relèverait de la maman pure ; les victimes et les suspectes de la plupart des romans seraient des variations de la putain. Cette dichotomie — affirme Eisinger — est profondément stéréotypée et inscrite dans une imagination patriarcale : la femme soit sert (la mère), soit menace et doit être punie (la prostituée).

Mais la vie ne se laisse pas toujours ordonner selon les schémas qu’affectionnent les théoriciennes féministes.

Maigret tend un piège fissure ce modèle en deux points simultanément. D’abord, les deux figures féminines centrales — la mère et l’épouse — se trouvent toutes deux mises en accusation. Toutes deux assument à la fois les rôles de maman et de complices du crime ; toutes deux sont prises dans la violence masculine, sexuelle et sadique. Il est impossible de les répartir proprement en archétypes : elles sont à la fois victimes et co-responsables. Ensuite — et surtout — Simenon dénonce ici le fantasme masculin de la femme comme simple objet de projection. Le meurtrier assassine des femmes qui, à ses yeux, réunissent la mère et la prostituée ; il les lacère au couteau pour détruire l’image qu’il a lui-même fabriquée. Les crimes sont l’expression désespérée d’une tentative de briser son propre piège psychique — un piège dans lequel la femme ne peut être ni seulement mère ni seulement amante, mais doit être les deux à la fois, et n’est donc jamais réelle.

Dans ce contexte, Madame Maigret devient la véritable héroïne du récit. Non parce qu’elle résout l’énigme, mais parce qu’elle existe en dehors de l’imaginaire masculin. Le lecteur contemporain, formé par la critique féministe, peut éprouver un certain malaise face aux scènes où elle prépare le thé pour son mari et se tait. Pourtant, Simenon n’en fait pas une victime du patriarcat. Son silence n’est pas soumission ; il est choix. Son autonomie n’a nul besoin de manifeste tonitruant : elle s’exerce dans le quotidien, dans le fait de rester elle-même même lorsque son mari rentre chargé d’un nouveau récit de misère humaine et de destruction masculine.

À la différence des mères et des épouses de Montmartre, Madame Maigret ne se sacrifie pas : elle accompagne. Elle ne renvoie pas à Maigret ses attentes ; elle partage avec lui, en partenaire, un espace où il peut être lui-même — fatigué, empathique, pas toujours efficace. C’est précisément cette personnalité intacte — silencieuse, autonome, non fantasmée — qui devient le commentaire ultime de toute l’histoire. Dans un monde où les hommes projettent sur les femmes leurs peurs et leurs désirs, et où les femmes meurent ou se perdent en tentant de satisfaire ces projections, Madame Maigret, tout simplement, est. Et ce « être » se révèle la forme de résistance la plus puissante.

Madame Maigret est une dame

Erica M. Eisinger relève quelque chose qui, à première vue, peut sembler une observation pénétrante : le commissaire Maigret posséderait « certaines qualités féminines ». Elle cite l’empathie, l’intuition, l’écoute passive de l’autre, l’aversion pour la violence physique, la préférence pour la compréhension plutôt que pour la punition, ainsi que le goût du foyer et la tendresse pour les petits rituels du quotidien. Pour Eisinger, ces traits déconstruisent le stéréotype du détective noir dur et implacable. Maigret n’est ni Marlowe, ni Spade, pas même Poirot : il rentre chez lui, enlève ses pantoufles, s’assied à une table où l’attend une soupe chaude et laisse le monde venir à lui.

La critique contemporaine des gender studies va plus loin et radicalise cette thèse : Maigret deviendrait une figure « fluide », « queer », « féminine dans un corps masculin », brisant la binarité du noir par sa « douceur », sa « passivité » et sa « réceptivité empathique ». Une telle lecture est cependant non seulement anachronique ; elle est intellectuellement paresseuse et idéologiquement orientée. Elle enferme Maigret dans des catégories contemporaines au lieu de le lire selon les termes propres de Simenon. La contre-thèse est simple : Maigret n’a pas en lui de « féminité » au sens des gender studies. Il demeure en revanche dans un dialogue constant et silencieux avec une figure féminine — Madame Maigret. Il ne s’agit pas d’un trait intérieur, mais d’une relation. Sans cette relation, l’empathie de Maigret relèverait d’une sensibilité humaine ordinaire, non d’une prétendue « féminité ».

C’est précisément ce dialogue qui confère au cycle son caractère singulier. Maigret n’est pas un héros noir monologique — solitaire, cynique, autosuffisant. Il rentre et se tait. Ou soupire. Ou lâche une phrase. Et Madame Maigret écoute. Elle n’analyse pas, ne corrige pas, ne s’empare pas de l’enquête — elle est là. Sa présence est la condition pour que Maigret puisse « comprendre » le criminel non comme un mécanisme abstrait du crime, mais comme un être brisé, pris dans ses projections, ses traumatismes et ses peurs. Cette empathie ne procède pas d’une « féminité intérieure » du commissaire ; elle naît du fait qu’il a en face de lui une femme incarnant la stabilité, la chaleur et une acceptation sans jugement. Sans ce miroir — sans elle — Maigret ne serait qu’un fonctionnaire efficace du Quai des Orfèvres : performant, mais intérieurement vide.

Cette thèse se trouve confirmée par la genèse même du cycle. Comme l’a montré Francis Lacassin, et comme Simenon l’a lui-même expliqué dans La naissance de Maigret (1966), le commissaire ne s’est pas constitué d’emblée comme une figure complète. Les prototypes antérieurs — inspecteurs, commissaires B., personnages de romans populaires écrits sous pseudonyme entre 1929 et 1931 — étaient des solitaires dépourvus de cadre domestique, sans épouse et sans quotidien. Ce n’est qu’au moment où Simenon décide de signer le cycle de son propre nom (à partir de Pietr-le-Letton, 1931) qu’apparaît Madame Maigret — sans prénom, mais absolument indispensable. Simenon a souvent souligné que ce personnage empruntait des traits à sa première épouse, Régine (Tigy), puis, plus encore, à la seconde, Denyse. Dans ses lettres et entretiens, il parlait d’elle comme de « celle qui attend », « celle qui comprend sans poser de questions ». Le dialogue de Maigret avec sa femme est ainsi, sur le plan biographique, le dialogue de Simenon avec ses propres épouses : une tentative de concilier le chaos dans lequel il vivait — liaisons, alcool, culpabilité, autodestruction — avec un désir de stabilité qu’il ne parvint jamais pleinement à satisfaire.

Dans cette perspective, Maigret n’« a » pas des traits féminins. Il a besoin d’une femme — concrète, constante, autonome — pour être ce qu’il est : un enquêteur qui ne châtie pas, mais comprend ; un homme qui ne domine pas, mais accompagne. Il ne s’agit pas d’une identité de genre fluide, mais d’une relation asymétrique et pourtant réciproque. Madame Maigret n’est ni la projection de son désir (comme la femme fatale du noir), ni sa mère, ni son amante au sens érotique. Elle est une partenaire dans le silence, la routine, le retour au foyer. Et c’est précisément cette relation qui fait de Maigret un briseur de codes du noir — non parce qu’il serait « un peu femme », mais parce qu’il ne peut exister sans une femme qui est Autre.

Une telle lecture libère Maigret des interprétations féministes contemporaines qui tendent à en faire soit un « héros queer », soit une « victime du patriarcat dissimulée sous le masque de l’empathie ». Simenon n’écrit pas un manifeste de genre. Il écrit l’histoire d’un homme qui, pour ne pas devenir un monstre, a besoin d’un miroir où ne se reflètent ni son agressivité, ni son pouvoir, ni son désir, mais la présence calme et intacte d’une autre personne. Le dialogue avec Madame Maigret n’est pas une « féminité en lui » ; il est la condition même de son humanité.

Dans l’univers du noir, où l’homme est souvent solitaire, cynique et autosuffisant, Maigret fait exception non parce qu’il serait « doux » ou « fluide », mais parce qu’il est dialogique. Et c’est précisément ce dialogue — discret, quotidien, non romantique, irréductible aux catégories contemporaines — qui fait de lui un personnage à la fois si durable et si étranger au genre qu’il a pourtant contribué à façonner.

Margot Rousseau

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La traduction polonaise de cet essai a été publiée dans l’édition en ligne de 

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