samedi 28 février 2026

Deux Amériques : élégie ou révolte ?

 En 2025, deux films sont arrivés sur les écrans en affrontant, chacun à sa manière, le mythe identitaire américain. Tous deux concourent cette année aux Oscars. L’un est silencieux, méditatif, presque biblique dans sa retenue. L’autre est bruyant, chaotique, mû par la colère. Train Dreams de Clint Bentley et One Battle After Another de Paul Thomas Anderson sont devenus, presque malgré eux, les miroirs de deux Amériques : celle qui cherche à comprendre ses racines et celle qui veut les incendier.

Train Dreams raconte l’histoire de Robert Grainier (Joel Edgerton), simple bûcheron et ouvrier du rail à la charnière des XIXᵉ et XXᵉ siècles, dans les forêts de l’Idaho. Orphelin dans son enfance, Grainier construit des voies et des ponts, se marie, fonde une famille, puis perd tout dans un incendie. Il continue à vivre, seul, dans une cabane au milieu des arbres, vieillit, croise des loups et les fantômes du passé, jusqu’au jour où il monte dans un petit avion pour contempler sa vie vue d’en haut. Ce n’est pas un film sur les grands événements. C’est le récit d’un homme ordinaire devenu partie intégrante du mythe de la frontière — et finalement absorbé par lui.

One Battle After Another, au contraire, met en scène un ancien radical de gauche (Leonardo DiCaprio), ex-membre d’un groupe terroriste fictif des années 1970, qui, après des décennies de clandestinité, reprend la lutte contre un État qu’il juge fasciste. Chemise en flanelle, barbe, latte à la main, paranoïa diffuse, une fille, et un état permanent de disponibilité révolutionnaire. Le film de PTA mêle comédie noire, film d’action et psychédélisme ; d’anciens militants à la manière du Weather Underground s’y opposent à l’ICE, au nationalisme chrétien et à la « suprématie blanche ».

La différence entre ces deux œuvres n’est pas seulement esthétique. Elle est ontologique.

One Battle After Another tente de transplanter sur le sol américain une posture typiquement européenne : révolution permanente, haine du « système », glorification de la lutte armée. Le résultat frôle le grotesque : un révolutionnaire au look de lumbersexual hipster, qui méprise son propre peuple, regarde de haut « l’Américain ordinaire » et combat au nom d’idées abstraites qui, en pratique, se traduisent par un mépris du mythe fondateur de sa nation. C’est le film d’élites déracinées, important un radicalisme antifasciste européen et le forçant dans un cadre américain, jusqu’à la caricature : flanelle, latte et haine du drapeau.

Train Dreams naît d’une source opposée : un attachement profond, organique, à l’Amérique. Grainier n’est pas un révolutionnaire. Il est le mythe incarné : le bûcheron qui défriche, le bâtisseur de voies ferrées, le pionnier qui croyait au progrès. Et pourtant, ce même progrès le détruit. Le film n’accuse pas. Il ne crie pas. Il montre le prix à payer — le racisme envers les ouvriers chinois, les incendies, la solitude, la fuite du temps — mais avec respect et mélancolie. Il ne s’agit pas d’une attaque contre le mythe de la frontière. C’en est l’herméneutique. Une interprétation portée par l’amour.

Et c’est précisément pour cela que Train Dreams prend la dimension d’une grande épopée.

Il parle des millions de Grainier sur lesquels s’est construite l’identité américaine. Des hommes qui ont lutté contre la nature, bâti un pays de leurs mains, puis sont restés seuls sur le quai lorsque le train du progrès est parti plus loin. Le film révèle le paradoxe du mythe : l’homme est à la fois maître et victime — actif dans le défrichement, impuissant face à la mort, au temps, à la nature. Grainier ne se révolte pas. Il ne hait pas. Il persévère. Dans cette persévérance, dans la solitude de la forêt, dans ce vol au-dessus de sa propre existence, il découvre quelque chose que l’on ne peut nommer autrement que la sainteté de l’existence ordinaire. C’est une réconciliation avec le destin — non une capitulation, mais une acceptation mûre. Américaine dans sa forme la plus pure : l’introspection plutôt que la destruction.

One Battle After Another propose l’inverse : une révolte perpétuelle qui se mue en haine de soi. Une gauche européenne travestie en costume américain engendre un révolutionnaire grotesque, qui méprise la nation dont il est issu. Ce n’est pas une réflexion sur l’identité. C’est une guerre contre elle.

Dans la confrontation de ces deux manières d’aborder le récit identitaire, tout apparaît clairement. L’un regarde l’Amérique avec amour et mélancolie — même lorsqu’il en montre la brutalité et la fragilité du mythe. L’autre la contemple avec mépris et cherche la rupture. L’un construit la continuité : « c’était notre vie, elle valait d’être vécue ». L’autre veut l’abolir : « tout était mensonge, brûlons-le ».

Train Dreams l’emporte parce qu’il est plus vrai. Non pas parce qu’il serait apolitique, mais parce qu’il est profondément américain. Il n’a pas besoin de crier. Il suffit du sifflement discret d’un train dans la forêt — et d’un homme qui, enfin, se sent relié à tout.

C’est une grande histoire. Non sur la révolution. Sur la durée.

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César 2026 : Des choses plus importantes que les livres

Tout le monde pensait que le César du meilleur film reviendrait cette année à Nouvelle Vague de Richard Linklater. Les Français sont fiers que les Américains vivent encore dans la légende de Godard. Malgré un nombre record de nominations, Nouvelle Vague a été honoré comme il se doit — notamment avec le César de la meilleure réalisation — mais le prix principal est allé ailleurs. À un film qui ne célèbre ni l’exception française, ni ne prend part aux controverses retentissantes qui déchirent aujourd’hui la France.

C’est L’Attachement de Carine Tardieu qui a été récompensé. Les grands intellectuels n’ont pas débattu de ce film. Même le public n’en a pas fait l’événement de la saison : l’œuvre a été bien accueillie dans les salles, mais elle n’a rien d’un blockbuster. De quoi parle donc ce film que la profession a elle-même désigné comme le plus important — plus important même qu’une reconstitution de Godard ?

Un enfant plus important que les livres.

Sandra se tient sur le seuil de son appartement. Derrière elle, des étagères ployant sous les livres. Devant elle, un garçon de six ans dont la mère vient de mourir en couches. Elliott pose une question — sans insistance, sans reproche, simplement parce qu’un enfant demande lorsqu’il ne comprend pas :
« Et toi, tu as une famille ? »

Sandra répond comme elle s’est répondu à elle-même pendant des décennies, chaque fois que quelqu’un tentait de franchir le mur :
« J’ai des livres. Ma famille, ce sont les livres. »

Le garçon se tait un instant. Puis il dit :
« Mais avec les livres, on ne peut pas parler. »

Il n’y a pas de pathos. Pas de musique pour forcer l’émotion. Il y a un silence. Sandra ne trouve pas de réplique. Il n’y en a pas. Car, dans cette phrase, l’enfant énonce une vérité qu’elle n’a jamais voulu formuler : son monde est ordonné, autosuffisant, clos — mais il ne répond pas. Les livres se taisent.

Dans L’Attachement, il n’y a pas une seule scène qui cherche à convaincre par la force. Pas de déclaration d’amour, pas de larmes sur commande, pas de final où chacun découvre que « la famille est la chose la plus importante au monde ». Il y a quelque chose de plus rare : la naissance lente, irrégulière, parfois douloureuse d’un lien là où personne ne l’avait prévu.

Sandra — une femme de cinquante ans, propriétaire d’une librairie féministe, qui a choisi consciemment la solitude, l’autonomie et l’absence d’enfants — est entraînée dans le quotidien d’une famille brisée par la mort : le jeune veuf Alex, le petit Elliott, la nouveau-née Lucille. Au début, elle aide par nécessité. Puis par habitude. Enfin, quelque chose s’installe, qu’elle redoute de nommer, car nommer, c’est s’attacher, et s’attacher, c’est risquer de perdre.

Il n’y a pas d’intrigue romantique au sens classique. Alex et Sandra ne deviennent pas un couple. Pas de baiser sous le sapin. Il y a des couches changées à l’aube, des dessins glissés sous la porte, des conversations sans mots préparés, mais qui ont lieu malgré tout. Il y a Sandra déguisée en sapin de Noël pour ne pas être trop visible — geste absurde et bouleversant à la fois, qui fait sourire et serre la gorge. C’est un cinéma qui montre que l’attachement n’a pas besoin d’être grand, héroïque, ni même volontaire au départ. Il suffit qu’il soit vrai.

Et la France, en février 2026, se noie dans les mots.

À l’ombre de la violence

L’Assemblée nationale a adopté — pour la deuxième fois, à une majorité minimale — la loi sur l’euthanasie. À Lyon, on a enterré un jeune homme tué en protégeant des femmes du collectif Nemesis. La droite y voit un meurtre politique ; la gauche, une provocation de l’extrême droite. Les sondages de l’IFOP sont cités en boucle : plus de la moitié des jeunes musulmans âgés de 15 à 24 ans considèrent la charia comme supérieure au droit républicain. Les chiffres sont devenus des munitions dans une guerre sans fin : mort, violence, séparatisme, frontières du corps, frontières de la communauté, frontières de ce que nous appelons encore « nous ».

À Berlin, le jury récompense un cinéma ouvertement politique. L’Ours d’or est attribué à un film-manifeste contre l’autoritarisme. On aurait pu croire que les Français — peuple des grands mots, des passions politiques et des hystéries collectives — iraient dans le même sens.

Et pourtant, au cœur de cette clameur, trois César sont attribués à un film dont l’argument le plus fort est que son héroïne redécouvre en elle une tendresse qu’elle avait reléguée pendant des années à la marge de sa propre biographie.

Le cinéma français a toujours su être le miroir des fractures. Truffaut, dans Les Quatre Cents Coups, a montré un enfant fuyant sa mère et son beau-père, s’arrêtant sur une plage avec un visage où il n’y a plus d’espoir, seulement de la fatigue. Chabrol observait le mariage comme un espace où le mal ordinaire mûrit jusqu’au crime. Godard fragmentait l’amour en citations, en politique, en ironie, jusqu’à ce qu’il n’en reste rien de solide.

Ce cinéma-là était un diagnostic de la désagrégation.

Celui d’aujourd’hui — du moins à travers ce verdict — n’est pas un retour à l’ancien ordre. Personne ici ne rêve de patriarcat ni de famille nucléaire des années cinquante, ni d’une femme qui « comprend enfin que sa place est auprès des enfants ». Il n’y a pas non plus de relativisme cynique selon lequel tout serait construit, donc interchangeable. Il y a au contraire une foi obstinée, presque physique, qu’après la déconstruction, après le traumatisme, après la perte, l’être humain peut encore recoller quelque chose. Qu’au-delà des idéologies existe une relation directe entre les êtres, une tendresse, des gestes élémentaires — humains, non tribaux, non dictés par la logique de la foule.

C’est à cet instant que le conservatisme — le vrai, pas celui des torches — retrouve une voix. Non comme slogan électoral, mais comme regard qui prend au sérieux l’attachement humain, sans ironie. Il voit Sandra, qui a peur de la dépendance, et ne la condamne pas pour cette peur. Il perçoit sa transformation lorsqu’au lieu d’un livre militant, elle se trouve face à un enfant et laisse remonter un instinct maternel longtemps refoulé. Il voit Alex, incapable d’être père d’un nouveau-né, et ne se moque pas de son désarroi. Il ne l’accuse pas d’indifférence machiste, car Alex n’est ni indifférent ni insensible. Il voit Elliott chercher une mère en une femme étrangère et lui permet ce mouvement sans honte.

L’attachement est plus ancien que les idéologies, plus ancien que les lois, plus ancien que les divisions. En février 2026, alors que le pays brûle de grands mots sur la mort et l’identité, le cinéma français choisit une phrase simple : avec les livres, on ne peut pas parler. Avec un autre être humain — parfois lentement, avec hésitation, avec des blessures — on le peut.

La récompense de ce film ne tranche aucun conflit. Elle exprime la nostalgie d’un lien élémentaire qui précède tous les conflits et sans lequel aucun conflit n’a de sens.


Margot Rousseau

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vendredi 20 février 2026

La liberté sans forme – une lecture conservatrice de Une femme est une femme

 


La révolution sexuelle a promis l’émancipation ; elle a souvent produit un déplacement. Ce que l’on a arraché aux institutions s’est réfugié dans l’intimité.
Une femme est une femme de Jean-Luc Godard, film que l’on croit léger et ludique, montre avec une précision involontaire comment la liberté proclamée peut devenir une nouvelle scène pour les anciennes dominations.

En 1961, Jean-Luc Godard réalise Une femme est une femme, un film qui est encore aujourd’hui souvent perçu comme un épisode léger dans l’histoire de la Nouvelle Vague. L’œuvre scintille de couleurs vives, flirte avec le musical américain, cite Hollywood tout en le pastichant. Anna Karina danse dans un cabaret, la musique interrompt les dialogues, les personnages regardent la caméra comme pour rappeler au spectateur que tout n’est qu’un jeu. Le film affiche une conscience aiguë de lui-même, une ironie constante, une apparente légèreté affranchie de toute déclaration morale solennelle. C’est précisément pour cette raison qu’il mérite d’être pris au sérieux : sous le masque du divertissement affleure une tension que la révolution des mœurs s’efforçait de recouvrir.

Le couple après la révolution

À la surface, le monde du film est moderne. Le couple vit sans mariage. La femme travaille et assure l’entretien du foyer. L’homme lit la presse de gauche et revendique sa distance à l’égard de la morale bourgeoise. Il n’y a ni Église, ni sanction sociale, ni institution extérieure chargée de réguler la relation. Nous sommes face à l’image exemplaire d’une époque convaincue qu’il suffit d’abolir les formes traditionnelles pour libérer l’individu de la violence des structures.

Le point de rupture, pourtant, tient à quelque chose d’élémentaire : Angela veut un enfant. Pas dans quelques années, pas un jour hypothétique, mais maintenant. Son désir n’est ni idéologique ni capricieux ; il est biologique, inscrit dans le corps, lié à un temps qui n’est pas infini. Émile, lui, ne le veut pas. Et c’est lui – point décisif – qui, le premier, formule la solution censée rester purement rhétorique : si elle y tient tant, elle peut aller voir Alfred. C’est lui qui ouvre la porte qu’il croit infranchissable.

À cet instant apparaît le paradoxe fondamental de la modernité. Émile parle le langage de la liberté, mais depuis la position de celui qui se sait souverain. « Tu peux » signifie en réalité « je sais que tu ne le feras pas ». La déclaration libérale devient une épreuve de loyauté. L’homme peut se permettre d’autoriser parce qu’il est convaincu qu’au bout du compte rien ne lui échappera. Dans un monde privé de formes institutionnelles, subsiste le contrôle psychologique : plus subtil, plus difficile à saisir, mais non moins réel.

Angela franchit pourtant la limite. Elle va vers Alfred et accomplit ce qui ne devait être qu’une figure de style. Ce geste n’est ni une exaltation romantique ni une grande proclamation d’émancipation ; il constitue la mise à l’épreuve des règles. Dès lors qu’elles ont été énoncées, elles doivent être vérifiées. Et c’est ici que se révèle la fragilité de l’édifice présenté comme progressiste. La liberté fonctionne tant qu’elle n’est pas exercée. Lorsqu’elle devient effective, surgissent la jalousie, la colère, la peur de perdre la primauté.

La critique conservatrice de la culture commence par une interrogation sur la forme. La forme n’est pas une simple décoration ni un instrument d’oppression ; elle est une structure qui donne une configuration à la relation et limite l’arbitraire des désirs. Le mariage, contrairement au récit révolutionnaire, n’était pas seulement un mécanisme de contrôle de la femme. Il était aussi – et peut-être surtout – un mécanisme d’obligation pour l’homme. Le caractère public de l’union, la sanction sociale, la clarté des responsabilités empêchaient que les décisions soient annulées sans conséquences.

Dans l’univers de Godard, cette forme a été rejetée comme archaïque. Il ne reste qu’une relation privée, dépourvue de cadre, abandonnée à la négociation entre deux volontés. Dans un tel espace, l’emporte celui qui maîtrise le mieux l’émotion et la narration. Émile n’a besoin ni de violence ni de loi pour conserver son avantage ; il lui suffit de croire en son droit implicite à la priorité. Angela peut franchir la limite, mais si le retour au lit signifie le retour vers lui, la structure se reconstitue.

La scène finale – la réconciliation dans le lit, l’évocation d’un enfant à venir – ne constitue ni le triomphe de l’émancipation ni la victoire éclatante de l’homme. Elle marque plutôt la fin d’une expérience et le rétablissement d’un équilibre. Le regard conservateur y voit davantage qu’une simple conclusion de comédie : il y décèle le fait que l’abolition des formes ne supprime pas le conflit de pouvoir, mais le rend moins visible. Ce qui était autrefois régulé par l’institution se déplace dans la sphère psychologique et manipulatoire.

Le jeu avec le musical américain

Dans Une femme est une femme, Godard ne cite pas Hollywood comme un disciple, mais comme un polémiste. Il affirmait vouloir associer le néoréalisme italien et le musical américain – deux traditions qu’il considérait comme une « contradiction absolue ». Le musical signifiait l’artifice, la convention, la pure forme ; le néoréalisme incarnait le quotidien, la naturalité, l’absence de décor. Leur confrontation devait produire une étincelle. On retrouve effectivement dans le film des échos du cinéma américain des années quarante et cinquante : irruptions soudaines de la musique, interruptions orchestrales des dialogues, jeux de couleurs et de rythmes, moments où le corps d’Angela semble vibrer dans une tonalité différente de celle du monde qui l’entoure.

Mais il ne s’agit pas d’un musical classique à la manière de Singin’ in the Rain. Dans la tradition hollywoodienne, le numéro musical ordonne le monde : le chaos se transforme en harmonie, le conflit se résout par la chorégraphie. Chez Godard, la musique disloque la scène au lieu de l’unifier. Elle surgit brusquement, s’interrompt sans conclusion, ne conduit pas à une communion collective. Le pastiche n’est pas purement parodique ; il est critique. Le musical devient le signe d’une nostalgie pour une forme que la modernité ne sait plus assumer sans ironie.

La référence décisive est celle à Ernst Lubitsch. Le nom d’Alfred Lubitsch, porté par le personnage incarné par Belmondo, n’a rien d’accidentel. Il s’agit d’un clin d’œil explicite à l’auteur de Trouble in Paradise et de Design for Living, maître d’une comédie de mœurs où l’érotisme se dissimule derrière une porte, un rideau, une ellipse. Le « Lubitsch touch » reposait sur l’élégance du non-dit : le spectateur savait davantage que l’écran ne montrait, et le triangle amoureux relevait d’un jeu de finesse plutôt que d’une confrontation brutale.

Godard reprend ce modèle pour le démonter. Alfred, comme chez Lubitsch, est la troisième figure, le catalyseur de la tension, celui qui déstabilise le couple. Il possède la légèreté, le sourire, la distance. Mais, contrairement aux héros de Lubitsch, il n’évolue pas dans un monde régi par une convention partagée. Dans la comédie classique, même l’infidélité obéissait à des règles d’élégance ; quelqu’un devait payer un prix, quelqu’un devait céder, et le dénouement – ironique certes – restaurait un ordre.

Chez Godard, Alfred ne paie pas. Il entre dans le jeu, accepte l’invitation, accomplit son rôle et s’éclipse presque indemne. Il n’a pas à conquérir la femme, ni à déclarer ses sentiments, ni à risquer sa réputation. Il est l’ombre de Lubitsch, mais une ombre dégradée, évoluant dans un monde où la convention ne régule plus les conséquences. Ce n’est plus une comédie de mœurs élégante, mais une expérience menée dans un vide normatif.

La forme même du film – son auto-ironie, sa citation consciente, son éclat coloré – rappelle l’ampleur hollywoodienne, mais privée de la foi en une harmonie possible. Chez Lubitsch, l’ironie civilisait le désir ; chez Godard, elle signale la désagrégation d’un langage commun. La légèreté musicale ne conduit pas à l’accord ; elle souligne l’absence de fondement. Le numéro musical n’est plus communauté, mais interruption.

Une lecture conservatrice y voit un paradoxe. Godard, qui proclame la rupture avec la tradition, révèle en réalité combien la forme incarnée par le cinéma classique américain était nécessaire. Lubitsch pratiquait l’ironie, mais son monde possédait des cadres – sociaux, moraux, esthétiques. Dans Une femme est une femme, ces cadres ont été démontés, et la citation d’Hollywood résonne comme l’écho d’un ordre qui ne peut plus revenir dans son intégrité.

La forme change, le mécanisme demeure

La révolution des mœurs promettait la libération du patriarcat. En pratique, elle en a affaibli les signes extérieurs. Le patriarcat institutionnel a reculé ; demeure un patriarcat diffus, fluide, opérant par le sentiment de propriété et la domination narrative. L’homme n’a plus besoin d’invoquer la loi ou la religion ; il lui suffit de croire qu’il détient le dernier mot, qu’il décide du moment où l’histoire se clôt et de la manière dont elle sera racontée.

Lu de cette manière, le film de Godard n’est pas une célébration de l’amour libre, mais l’illustration involontaire de son paradoxe. La libération sexuelle ne supprime pas la tension entre l’homme et la femme ; elle en modifie le langage. Aux interdits explicites se substituent des déclarations de liberté. À l’obligation se substitue la négociation. À l’institution se substitue le jeu.

L’intuition conservatrice rappelle que l’homme a besoin de forme pour que sa liberté ne se transforme pas en champ de domination. La forme ne détruit pas la liberté ; elle lui donne orientation et limites. Dans la relation entre Angela et Émile, l’absence de forme transforme chaque geste en test et chaque décision en épreuve de force. L’enfant, qui aurait dû être l’aboutissement naturel de l’union, devient un instrument dans un conflit de pouvoir.

C’est pourquoi le film demeure actuel. Non comme un manifeste d’émancipation ni comme une accusation, mais comme le témoignage d’un moment de transition – celui où l’Europe a cru se défaire du poids de la tradition alors qu’elle le déplaçait dans la sphère privée. À la structure visible a succédé une relation sans cadre, où la responsabilité devient négociable et la domination plus difficile à nommer.

La critique conservatrice ne consiste pas à revenir mécaniquement en arrière. Elle consiste à reconnaître que la forme est la condition de la civilisation du désir. Une femme est une femme montre ce qui se produit lorsque la forme est rejetée alors que le désir demeure inchangé. Le langage change, le décor change, le ton change – mais le mécanisme du pouvoir subsiste. La liberté sans engagement n’est pas tant une délivrance qu’un terrain de lutte plus subtil.

Et peut-être est-ce en ce sens que le film de Godard se révèle plus conservateur que ne l’avaient imaginé ses premiers spectateurs : non parce qu’il défend la tradition, mais parce qu’il expose avec lucidité la facilité avec laquelle le progrès peut devenir un nouveau masque pour des impulsions anciennes.


Margot Rousseau

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jeudi 12 février 2026

Seul avec la dynamite. Pierrot le fou comme film de la projection, de la fin du romantisme et de la politique narcissique

Pierrot le fou est un film sur un homme incapable de vivre sans absolu et qui, faute de pouvoir habiter sa propre existence, la remplace par l’image d’une femme et par l’image d’une révolution.

Pendant des années, on a lu Pierrot le fou de Jean-Luc Godard comme un film politique : une annonce de Mai 68, une critique de la société de consommation, la chronique d’un effondrement du mythe républicain. Cette lecture n’est pas fausse, mais elle demeure superficielle. La politique n’y constitue pas l’axe structurant ; elle n’est qu’un des accessoires de l’imaginaire du héros. Le cœur du film se situe ailleurs : dans une structure projective qui gouverne à la fois son amour et son affect politique. Pierrot le fou n’est pas d’abord un film sur la révolution ; c’est un film sur le besoin d’absolu.

Pour le comprendre, il faut confronter Ferdinand à Michel dans À bout de souffle. Michel vivait dans le style, dans l’ironie, dans le jeu avec les codes du film noir. Cynique mais léger, il mourait comme on termine une partie. Ferdinand, lui, ne joue pas. Il prend le monde au sérieux. Intellectuel fatigué de son milieu, lassé du monde publicitaire et marchand, il sait tout analyser mais ne sait plus agir. Il se réfugie dans la littérature, tient un journal, cite, esthétise. Ici apparaît la tension que Karl Marx formule dans sa onzième thèse sur Feuerbach : les philosophes ont interprété le monde, il s’agit de le transformer. Ferdinand incarne une intelligence arrêtée au stade de l’interprétation. Il voit le vide, mais il n’a pas de projet.

La rencontre avec Marianne n’est pas une relation ; c’est une possibilité. Elle n’est pas une personne au sens plein, mais une figure de liberté et d’intensité. Ferdinand la regarde et écrit. Il la transforme en image, en muse, en écran pour son propre désir. Dans le langage psychanalytique, Marianne fonctionne comme un objet régulateur. Le moi de Ferdinand n’est pas stable ; il a besoin d’une source extérieure de confirmation. La femme doit lui fournir une totalité qu’il est incapable de produire en lui-même. Il ne s’agit pas d’aimer un sujet autre, mais d’aimer sa propre vision.

Lorsque Marianne trahit, ce n’est pas seulement la relation qui s’effondre, mais la structure du moi. Ferdinand ne supporte pas l’ambivalence. Son désir est clivé : l’absolu ou rien. C’est ici que se révèle la fin du romantisme. La figure romantique de l’amour comme expérience totale est maintenue, mais privée de fondement métaphysique. Ferdinand réclame l’absolu dans un monde devenu banal. Il refuse l’incomplétude. Ses gestes demeurent romantiques, mais le monde ne l’est plus.

La politique fonctionne selon la même logique. Le film laisse entendre le Vietnam, la violence, la tension de l’époque. On pourrait y voir l’annonce de Mai 68. Pourtant, Ferdinand ne s’engage pas politiquement comme on porte un projet. Il esthétise la politique. La révolution devient un fantasme parallèle à la femme. Si Marianne doit offrir l’absolu privé, la révolution promet l’absolu historique. Dans les deux cas, il s’agit de combler le vide du moi.

Le prénom Marianne peut se lire comme une allégorie de la République. L’intelligentsia française a longtemps projeté sur la République un mythe de liberté et d’héroïsme. Dans les années soixante, ce mythe se fissure. La France réelle est ordinaire, compromise, fatigante. Ferdinand ne supporte pas cette banalité. De même qu’il refuse la banalité de la femme réelle, il refuse celle de la République réelle. La projection l’emporte toujours sur le réel.

En approfondissant l’analyse, on peut envisager Ferdinand sous un angle neuropsychologique. Le cerveau fonctionne selon un système de récompense dans lequel la dopamine joue un rôle central : non pas comme simple plaisir, mais comme tension d’attente. La stabilité, la répétition, les compromis institutionnels produisent peu d’excitation. En revanche, l’incertitude, le risque, la rupture brutale génèrent une stimulation intense. La relation avec Marianne — instable, dangereuse, saturée de violence — agit comme un puissant déclencheur du système de récompense. La vision de la révolution agit de même. Dans l’esprit passif et ennuyé de Ferdinand, l’érotique et le politique se renforcent mutuellement comme sources d’intensité. Lorsque l’une faiblit, l’autre s’intensifie. Ce cercle mène à l’escalade.

Dans la tradition classique, la politique était l’art de l’ordre et de la prudence, orientée vers le bien commun. Dans le modèle que révèle le film, la politique devient mouvement pour le mouvement, changement pour le changement. Elle sert à remplir le vide du moi. Ferdinand ne veut pas d’ordre ; l’ordre l’ennuie. Il veut un événement, un choc, quelque chose qui le tire de son inertie. Sa politique n’est pas classique ; elle est affective.

La scène finale avec la dynamite est l’aboutissement logique de cette dynamique. Si la femme et la révolution étaient des projections, leur effondrement laisse un moi nu. Le suicide n’est ni un geste politique ni un geste romantique ; c’est un acte narcissique, une ultime tentative de reprendre le contrôle par un geste total. L’écho du Le Mythe de Sisyphe y résonne clairement. Camus proposait la révolte contre l’absurde par la persévérance. Ferdinand choisit l’inverse. Incapable de vivre sans absolu, il opte pour une mort absolue.

Ainsi, le film ne parle pas d’abord de 1968, mais du mécanisme qui peut y conduire. Il montre comment la sexualité et la politique peuvent devenir des instruments de régulation affective, comment l’intensité remplace le sens et le mouvement remplace la fin. En ce sens, Pierrot le fou est un avertissement contre la nature projective d’une intelligence déracinée qui tente de combler son vide par l’idée.

Notre époque rend cette lecture troublante. La politique fonctionne de plus en plus comme une arène de stimuli puissants. Les grandes narrations — qu’elles soient émancipatrices ou contre-révolutionnaires — procurent de l’intensité et donnent le sentiment de participer à un drame historique. La banalité apparaît comme une trahison, le compromis comme une chute. Dans un tel climat, il devient facile d’érotiser la révolution et de politiser l’érotisme. Le mécanisme de Ferdinand réapparaît sous d’autres formes.

La thèse la plus radicale est donc la suivante : Pierrot le fou n’est pas un film sur la politique, mais sur la projection ; non pas sur la révolution, mais sur le vide ; non pas sur la trahison d’une femme, mais sur l’impossibilité de vivre sans absolu. La femme et la révolution sont deux variantes d’un même fantasme. Lorsque le fantasme se brise, il ne reste qu’un homme seul avec de la dynamite.

Margot Rousseau


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lundi 9 février 2026

L'Équipée sauvage : le sens conservateur de la rébellion dans le cinéma américain

Ne cédons pas trop vite à l’idée selon laquelle Marlon Brando, en incarnant Johnny le « sauvage » lancé à moto, représenterait un nihilisme sans but ni direction. Je regarde ce film avec une tout autre impression : il appartient, profondément, au canon de la culture conservatrice.

Parmi les icônes du cinéma américain des années cinquante, rares sont les œuvres qui se sont vu recouvrir d’un mythe aussi tenace que L'Équipée sauvage (The Wild One) de László Benedek. Le blouson de cuir, la moto, la désinvolture, le visage de Brando : tout cela est devenu l’emblème d’une révolte juvénile, un raccourci culturel qui, pendant des décennies, a fonctionné presque mécaniquement, détaché du film lui-même et de sa véritable complexité. Et pourtant, L'Équipée sauvage échappe à cette lecture univoque. Sous l’apparente histoire de « voyous à moto » se dissimule un récit bien plus nuancé et retors : le film ne glorifie pas l’anarchie, il interroge les sources morales de l’ordre et se demande si la rébellion — correctement comprise — n’en constitue pas l’un des fondements essentiels.

Sur le plan narratif, le film reprend l’architecture du western classique. Une communauté provinciale paisible, symbole de l’ordre civilisé, se trouve brusquement perturbée par des étrangers nomades. La bande de motards menée par Johnny Strabler envahit la ville comme une cavalerie sans étendard : bruyante, ostentatoire, sans racines. La ville, quant à elle, incarne l’ordre américain des années cinquante — conservateur dans son discours, mais en réalité fragile, nerveux, travaillé par la peur. Dès que cet ordre est mis à l’épreuve, sa vraie nature se révèle : non la magnanimité ni la confiance en soi, mais la mesquinerie, le conformisme et la propension à la violence collective.

C’est ici que le film opère son premier déplacement décisif de sens. Les habitants — « respectueux de la loi », « normaux », « responsables » — glissent très rapidement de la crainte à l’hystérie morale. La défense de l’ordre prend la forme d’une agressivité frôlant le lynchage. Dans cette perspective, L'Équipée sauvage apparaît moins comme une critique de la rébellion que comme la mise à nu d’un conservatisme dégénéré, qui confond l’ordre avec la répression et la vertu avec la défense paniquée du statu quo. Edmund Burke avait déjà décrit ce mécanisme lorsqu’il avertissait que la vertu, détachée de la prudence et des attaches humaines concrètes, dégénère facilement en fanatisme. Le film de Benedek montre précisément cette dérive : un légalisme sans mesure, une morale sans miséricorde, une communauté privée de véritable courage.

Dans ce contexte, la figure de Johnny Strabler acquiert une signification tout autre. Brando ne l’interprète pas comme un nihiliste, mais comme un jeune homme doté d’une gravité intérieure réelle, bien qu’encore inaboutie. Johnny se distingue clairement de l’énergie destructrice brute de ses camarades et surtout de la bande rivale menée par Chino. Chino représente la révolte sans finalité : l’affirmation brute du chaos, du bruit et de la violence gratuite. Johnny, au contraire, est réservé, ironique, inquiet. Sa réponse célèbre à la question « Contre quoi te révoltes-tu ? » — « Qu’est-ce que t’as ? » — est souvent prise pour un aveu de vacuité. Elle constitue en réalité un acte d’accusation : l’expression intuitive d’un refus face à un monde qui a perdu son sens tout en continuant d’exiger l’obéissance aveugle.

Cette rébellion n’a rien de révolutionnaire. Elle est pré-bourgeoise, enracinée dans un ethos archaïque de l’honneur, de la loyauté et de la responsabilité personnelle. Johnny défend les siens même lorsqu’il sait qu’ils se trompent ; il ne se dérobe pas à la confrontation ; surtout, il se juge lui-même plus sévèrement qu’il ne juge les autres. Il appartient à une longue lignée de la culture américaine : celle de l’outsider qui conserve son compas moral précisément parce qu’il demeure à la marge. Son problème n’est pas l’absence de valeurs, mais l’absence de forme capable de les incarner pleinement.

La relation avec Kathie, la fille du shérif, révèle ce trait avec le plus de netteté. Les premières avances de Johnny sont assurées, presque prédatrices. Mais le retrait survient rapidement. Non par incapacité d’aimer, mais par intuition de sa propre immaturité. Accepter son affection reviendrait à accepter une responsabilité qu’il n’est pas encore prêt à assumer. Le geste final — lui laisser le trophée — est chevaleresque plutôt que sentimental : un signe de renoncement et, simultanément, une promesse. L’amour authentique, comme la virilité véritable, doit être conquis par l’épreuve de la vie, non usurpé.

Ainsi compris, L'Équipée sauvage s’inscrit dans un courant profond de la pensée et de la littérature américaines. Johnny rappelle Huck Finn, fuyant l’hypocrisie « civilisée » pour sauver sa conscience ; il est aussi proche de Holden Caulfield, engagé dans une guerre solitaire contre la fausseté du monde adulte. Ce n’est pas un hasard. De l’idéalisme transcendantaliste aux conservateurs classiques, la tradition américaine s’est toujours montrée ambivalente envers un ordre incapable de se justifier autrement que par la force ou la coutume. L’« autonomie » d’Emerson n’est pas l’anarchie, mais l’exigence d’intégrité morale. Thoreau concevait la désobéissance civile non comme une révolte destructrice, mais comme l’ultime ligne de défense de la justice.

La scène culminante du procès de Johnny donne à cette intuition sa forme la plus claire. Son salut ne procède pas d’une clémence bureaucratique de l’État, mais du courage de deux hommes ordinaires qui choisissent de dire la vérité contre l’humeur de la foule. L’ordre est rétabli non par la violence, mais par la conscience. C’est un moment profondément conservateur au sens classique : la primauté de la personne sur la masse, de la vérité sur l’hystérie, de la vertu sur la peur.

Il n’est donc guère surprenant que le film ait été mal compris par une partie de la critique libérale des années cinquante. À l’époque de la panique morale et des commissions sénatoriales, toute indocilité était perçue comme une menace pour l’ordre social. Or la rébellion de Johnny est téléologique : elle vise non la destruction, mais la maturation. Le départ solitaire du héros à la fin n’est pas le triomphe de l’anarchie ; il marque l’acceptation d’une vérité conservatrice : la croissance exige souvent la solitude, et la liberté véritable suppose la discipline.

L’année même de la sortie du film paraissait The Conservative Mind de Russell Kirk. Kirk y écrivait sur les « choses permanentes » : l’ordre moral, la responsabilité personnelle, la sagesse de la tradition. Johnny Strabler, paradoxalement, se tient de leur côté. Sa rébellion met à nu le vide du philistinisme moderne et rappelle que l’énergie de la jeunesse n’est pas nécessairement l’ennemie de l’ordre. Bien au contraire : correctement formée, elle peut en devenir la source la plus profonde.

L'Équipée sauvage demeure ainsi l’un des films conservateurs les plus inattendus du cinéma américain. Il enseigne que la véritable rébellion ne consiste pas à détruire la maison ancestrale, mais à refuser de vivre dans une maison bâtie sur le mensonge. Et que la sauvagerie — si elle est éduquée par l’épreuve, la conscience et la tradition — peut devenir le fondement de la force, et non sa négation.


Margot Rousseau / Cinema Margot

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