vendredi 30 janvier 2026

Godard pour la classe moyenne

Nouvelle Vague de Richard Linklater, ou comment Netflix et Instagram ont avalé la révolution

Il n’est jamais facile d’affronter une légende. Mais il est encore plus difficile de ne pas l’étouffer sous une tendresse excessive. Nouvelle Vague de Richard Linklater est un film qui fait à Jean-Luc Godard ce que Netflix et Instagram font à tout ce qu’ils touchent : lisser, réchauffer, esthétiser — puis restituer au grand public sous la forme d’une bouillie pop qui se donne des airs d’art. C’est Godard pasteurisé. Godard sans bactéries. Godard qui ne mord plus.


Ce film est un Godard encadré par l’algorithme. On peut le binge-watcher. On peut l’aimer. On peut l’« apprécier » sans absolument rien risquer. Et c’est précisément là que réside son péché originel.


Richard Linklater, éternel adolescent du cinéma indépendant américain, auteur de Slacker, Before Sunrise, Boyhood, revient en 2025 à son premier grand amour : la Nouvelle Vague. Mais il n’y revient pas en révolutionnaire — plutôt en restaurateur de monuments historiques. Nouvelle Vague raconte les coulisses de la naissance de À bout de souffle : Paris 1959, le jeune Godard, Belmondo, Seberg, le jazz, la caméra à l’épaule, le chaos du tournage, la mythologie des Cahiers du cinéma. Tout est exact. Tout est à sa place. Et tout est mort.


C’est un film qui ressemble à un Reel Instagram sur la Nouvelle Vague : filtre noir et blanc, cigarette comme accessoire, improvisation comme style, révolte comme décoration. Linklater ne tourne pas un film sur la révolution — il produit du contenu sur la révolution. La différence est fondamentale.


En 1960, Godard ne « rendait pas hommage » au cinéma. Il l’attaquait. À bout de souffle était un acte de sabotage contre la narration, le montage, l’illusion. Le jump-cut n’était pas un procédé esthétique, mais un acte d’agression envers le spectateur. La caméra à l’épaule n’était pas une « vibe », mais une nécessité née de la pauvreté et de l’urgence. L’improvisation n’était pas charmante — elle était un risque de fiasco. Le film pouvait s’effondrer. Et c’est précisément pour cela qu’il était vivant.


Linklater retire de cette histoire un seul mot : le risque.


Sa Nouvelle Vague est un film parfaitement sûr. Chaque chaos est « beautiful ». Chaque improvisation est adorable. Chaque conflit est sympathique. Guillaume Marbeck joue Godard comme un nerd excentrique et attachant ; Zoey Deutch, en Seberg, est accessible, douce, « pleasant ». C’est un Godard passé par le filtre des focus groups. Un Godard que l’on peut aimer sans effort.


Or Godard était insupportable. Arrogant, misanthrope, destructeur. Ennemi du confort du spectateur. Linklater le transforme en héros de biopic feel-good. Ce n’est pas la reconstitution d’une révolution — c’est sa muséification.


Et c’est là qu’intervient Michel Onfray — tout de noir vêtu, noir comme la décadence. Onfray répète depuis des années une idée simple : l’Occident ne meurt pas dans les flammes, mais se noie dans la nostalgie sucrée de sa propre révolte. Les révolutions ne sont plus combattues — elles sont consommées. La rébellion n’est plus censurée — elle est esthétisée. Et c’est exactement ce que fait Nouvelle Vague.


Ce film est un exemple de nécrophilie culturelle. Nous ne tuons plus les pères — nous les embaumons. Godard devient un objet de contemplation, non un danger. Ses gestes sont séparés de leurs conséquences. La politique, la fureur, le nihilisme — tout disparaît. Il reste le style. Il reste la vibe. Il reste la nostalgie noir et blanc.


C’est le même mécanisme que celui qu’Onfray moquait à propos de la French Theory aux États-Unis. Derrida, Foucault, Barthes — tous ont traversé l’Atlantique pour être transformés en bouillie académique : sans tranchant, sans risque, sans véritable capacité de destruction de l’ordre existant. La déconstruction est devenue une méthode de rédaction d’essais, non un outil de démolition des institutions. Foucault s’est mué en instrument de moralisme campusien. La révolte est devenue un syllabus.


Godard suit exactement la même trajectoire. L’Amérique prend la révolte cinématographique française, la passe dans le broyeur de l’indie cinema, y ajoute chaleur, empathie et « human touch », puis renvoie à l’Europe un produit premium : une révolution sans révolution.


Le plus compromettant est que Linklater ne tente même pas de poser la question de ce qu’il reste aujourd’hui de cette révolte. Nouvelle Vague se termine sur le triomphe de À bout de souffle. Nous savons que le film a gagné. Nous savons qu’il a changé le cinéma. Il n’y a ici aucune tension, aucune interrogation sur l’échec, le prix payé, l’après. Or la véritable histoire de Godard commence après le succès : le suicide politique, le marxisme, la propagande, la sortie volontaire du marché.


Ce Godard-là, Linklater n’en veut pas. Parce qu’il serait invendable. Impossible à insérer dans la grille Netflix. Impossible à consommer comme une « love letter ».


Nouvelle Vague est donc un film profondément américain — non parce qu’il a été tourné aux États-Unis, mais parce qu’il est incapable de supporter la négation réelle. Le cinéma d’auteur américain adore la révolte, à condition qu’elle soit sympathique, esthétique et rétrospective. La révolte présente, elle, est toujours un problème.


Linklater fait un film sur Godard précisément au moment où le cinéma n’est plus capable du geste godardien. Et au lieu de dévoiler cette impuissance — il la masque sous la nostalgie. Au lieu de demander pourquoi il n’y a plus de Nouvelle Vague aujourd’hui — il nous raconte à quel point c’était formidable quand elle existait.


C’est le cinéma de la décadence au sens d’Onfray : un cinéma qui célèbre ses propres ruines sans avoir le courage de détruire quoi que ce soit de nouveau. Un cinéma qui simule le radicalisme à l’aide de filtres accessibles au grand public. Un cinéma radical uniquement au passé.


Nouvelle Vague, c’est Godard après Instagram. Une révolte que l’on peut faire défiler avec le pouce. Une révolution qui ne salit pas les mains. Un film qui dit : « Regardez comme nous étions courageux autrefois », au lieu de demander : « Pourquoi ne le sommes-nous plus aujourd’hui ? »


Et en ce sens, c’est un film parfaitement juste. Juste comme le diagnostic d’une maladie.


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