Tati a tourné Playtime comme un avertissement contre un monde où les vieux boulevards seraient remplacés par le verre et l’acier. Soixante ans plus tard, les boulevards sont toujours là. Ce sont les hommes qui ne sont plus les mêmes.
Playtime / Playtime, réal. Jacques Tati, France / Italie, 1967
Lorsque Jacques Tati tournait Playtime, la célèbre tour Montparnasse n’existait pas encore. Quelques années après la sortie du film, un gratte-ciel moderne fut érigé au cœur d’un quartier noble. Les Parisiens le virent et furent saisis d’inquiétude à l’idée d’en voir d’autres surgir. Les constructions de ce type furent dès lors repoussées hors du centre, afin de ne pas altérer le tissu originel de la ville.
Un siècle plus tôt, les Parisiens n’avaient pas de tels scrupules. Le baron Haussmann détruisit et anéantit la trame du Paris médiéval, façonnant la ville telle que nous la connaissons aujourd’hui. Et si, aujourd’hui, les boulevards parisiens nous paraissent anciens, accueillants, presque organiques, il n’en allait pas ainsi à l’origine. Le Paris médiéval que nous connaissons par les récits de Victor Hugo fut rasé au XIXe siècle, avec son tissu social, sa localité, son absence de logique. La ville nouvelle qu’Haussmann érigeait devait être tout autre: logique, large, unifiée, et surtout moderne. Les larges avenues et la lisibilité de son plan urbain visaient à produire une société adaptée à une ville moderne, où se développent la science, la technique et le commerce, mais où il devient difficile d’élever des barricades.
En 1967, Jacques Tati construisit sa propre vision du Paris moderne. Sur plusieurs hectares furent édifiés, pour une somme colossale, les décors d’un Paris dont rêvait Le Corbusier. Un Paris de verre et d’acier, aux lignes claires, presque new-yorkaises. Dans cette ville continuent d’arriver des touristes, et ce sont même eux qui dominent désormais, mais les anciens boulevards, bien qu’ils aient conservé leurs noms, ne ressemblent plus en rien à ceux que nous connaissons. On pourrait dire que ce n’est plus Paris, seulement des noms de rues et quelques souvenirs du Sacré-Cœur ou de la tour Eiffel, reflétés parfois dans une vitre. Le choc est réel, et pourtant Tati insiste: c’est encore Paris, mais un Paris autre, plus américanisé, plus moderne.
Dans cette construction, Tati jette les hommes comme des rats dans un laboratoire et observe ce qui se produit. Ces hommes, du moins les Parisiens, sont ceux que nous connaissons. Un couple attendant un avion comme on attendait autrefois un train sur un banc, un dignitaire montant dans une limousine, des portiers avec lesquels on peut toujours échanger quelques mots, et tout un monde de restaurant avec ses serveurs, dont nous avons appris à aimer les gestes dans Les Vacances de Monsieur Hulot.
Tati les filme avec la tendresse que nous lui connaissons, mais ce qui relevait autrefois de l’innovation devient ici une forme d’obsession. Sa manière d’observer le mouvement à travers une caméra immobile se transforme en longues séquences, où les personnages traversent différents plans du cadre, et pour lesquels la rencontre avec la ville devient une confrontation. Tandis que le groupe de touristes américains parcourt les rues avec une aisance naturelle, comme s’il s’agissait des anciens boulevards, à la recherche de centres commerciaux, de bonnes affaires et de « drugstores », les Parisiens tentent de vivre comme avant, mais dans un monde qui ne leur appartient plus, à l’image des clients et du personnel d’un restaurant encore en chantier, où rien ne fonctionne et dont l’architecte s’enfuit.
Encouragé par le succès de Mon oncle, qui respectait encore les règles de la dramaturgie, Tati livre ici ce pour quoi il a toujours été admiré: une attention extrême portée à l’homme jeté dans le monde, mais en rompant désormais ouvertement avec toute structure narrative. Il montre une ville traversée par des figures en longues séquences, comme une suite de cartes postales à plusieurs plans.
C’est comme s’il disait: regardez ce que produit la modernité. Si l’on retire l’ancien tissu urbain et son esthétique, que devient l’homme tel que nous le connaissons? C’est en partie une répétition de la leçon de Walter Benjamin, qui montrait comment les Parisiens s’adaptaient à une ville en mutation, comment ils trouvaient des lieux plus organiques et plus humains, les passages, et comment subsistait la figure du flâneur. Dans Playtime, ce flâneur existe encore, et c’est Hulot. Mais il n’y a plus de refuge.
Il n’y a plus de refuge face à la modernité, nous dit Tati. Plus de passage où se retirer. Et pourtant, nous sommes toujours les mêmes hommes, perdus dans ce monde artificiel, plastique.
Est-ce une vision à la fois comique et amère de l’avenir? Tati cherche-t-il à se faire prophète de la modernité? Pas exactement. Son Paris n’est pas une projection futuriste, mais une expérience sociologique. Distillons la modernité et voyons comment l’homme y répond. Demandons-nous si nous la voulons, alors même qu’elle s’annonce.
Mais cette perspective, née à la fin des années 1960, n’a pas résisté à l’épreuve du temps. Les décennies suivantes ont certes vu apparaître de nouveaux bâtiments, des voitures différentes circulent dans les rues, et l’anglais, sans supplanter le français, a été apprivoisé. Les boulevards existent toujours, on peut encore acheter une baguette au coin de la rue, et le vin se boit toujours au bord de la Seine. Soixante ans après Tati, Paris, bien que saturé de touristes, reste la même ville.
Et pourtant, il a changé, mais autrement que Tati ne l’avait imaginé. La France ne souffre pas tant d’un excès de modernité que de son absence. En perdant son élan, elle n’a pas transformé sa ville, mais l’a laissée devenir une carte postale pour des millions de visiteurs. Elle ne court plus vers l’avenir comme au XIXe siècle, lorsqu’elle entreprenait de bâtir une ville nouvelle. Elle demeure dans ses murs anciens sans vraiment savoir ce qu’elle est encore. C’est l’inverse de Tati. Chez lui, la modernité avance et l’homme reste le même, de plus en plus perdu. Aujourd’hui, aucune modernité ne s’élance vraiment. On se contente d’un lifting esthétique de la tour Montparnasse. Ce sont les hommes qui ont changé.
Ils ne sont pas seulement de plus en plus souvent d’origine non française. Ils ne savent plus qui ils sont, quelle est leur histoire, ni vers quoi ils vont. Il vaudrait mieux pour eux vivre dans un monde où la modernité progresse, où subsistent encore des désirs, des buts et des visions, que d’errer sans direction le long des vieux boulevards.
Tati craignait que la modernité ne tue l’âme de la ville. Il n’avait pas prévu que le véritable danger serait l’absence d’avenir, et que dans ce vide apparaîtraient de nouveaux habitants pour qui le Sacré-Cœur ou la Seine ne seraient qu’un décor, et non une part de leur propre histoire.
On peut bien sûr dire qu’il s’agit d’une victoire de la ville sur l’idéologie. Mais une victoire qui transforme une ville vivante en musée n’est pas une victoire sans coût. Et ce constat vaut pour toute l’Europe. Nous avons des musées, des chefs-d’œuvre, et des touristes. Mais que nous en reste-t-il, au sens spirituel?
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