Bergman pour le Triduum sacré : le silence de Dieu et l’obligation de la liturgie
Le Vendredi saint et le Samedi saint sont des jours où le christianisme cesse d’aller de soi. Cette année, dans ce silence, c’est Ingmar Bergman, fils de pasteur et agnostique d’une sensibilité religieuse exceptionnelle, qui m’a accompagné, lui qui comprenait la religion mieux que bien des croyants.
Les Communiants / Nattvardsgästerna (Winter Light), réal. Ingmar Bergman, avec Gunnar Björnstrand, Ingrid Thulin, Max von Sydow, Suède, 1963
Dans Les Communiants d’Ingmar Bergman, partie centrale de sa grande trilogie du silence de Dieu, le pasteur Tomas doit affronter son propre doute et son propre manque d’amour. Le mot « propre » est ici décisif.
Le pasteur n’a qu’un petit troupeau, il lutte contre une infection et se tient au seuil de la conversation la plus difficile, comme on le comprendra bientôt. Après l’office, un couple, les Peterson, vient le voir — en réalité, madame Peterson accompagnée de son mari silencieux. Elle supplie le pasteur de lui parler. On découvre que le pêcheur Peterson, interprété de manière magistrale par Max von Sydow, succombe à l’hystérie largement répandue à l’époque — et qui touchait d’ailleurs Bergman lui-même — à propos de la bombe atomique que les Chinois venaient de mettre au point. Voyant qu’il n’obtiendra rien de cet échange, le pasteur demande au pêcheur de revenir seul, dans vingt minutes, pour parler en tête-à-tête.
C’est alors que survient la confession du pasteur lui-même sur le Dieu silencieux. Tomas se souvient qu’étant jeune, il se sentait élu de Dieu, que Dieu et la foi en Lui structuraient son monde de manière cohérente. Mais peu à peu, l’effroi devant la réalité — surtout devant le mal et son inexplicabilité dans le cadre de la théodicée chrétienne —, une expérience cristallisée autour de la mort de son épouse bien-aimée quatre ans plus tôt, ont effacé l’image précédente de Dieu ; une image que le pasteur lui-même reconnaît comme une projection narcissique.
Dès lors, Dieu ne lui apparaît plus comme un Père aimant, mais comme une araignée terrifiante qui, comme on le devine, guette sa proie en silence. Oui, c’est cela même que le pasteur dit à un homme déjà terrifié. Et il ajoute que si Dieu n’existait pas, le mal, la souffrance, notre vie — tout serait plus simple. Sans ce poids du sens théologique, tout serait simplement explicable biologiquement, et le problème du mal ne devient écrasant que lorsque le sens — c’est-à-dire Dieu — est réel. C’est là toute l’ambivalence de la théodicée : Dieu peut donner sens à un monde envahi par le mal, mais son existence suscite aussi des questions sur la présence du mal qui n’existeraient pas s’Il n’existait pas.
Cette réponse sincère, dans laquelle le pasteur ne cache pas ses tourments à un simple pêcheur, trouve un dénouement tragique : Peterson se suicide.
Parallèlement, nous voyons la relation complexe de Tomas avec sa maîtresse Marta, institutrice et agnostique, qui le suit comme une ombre, alors qu’il la méprise. Il attend d’elle qu’elle lui réapprenne à aimer, qu’elle soit idéale ; il ne supporte pas son eczéma ; il la méprise comme, semble-t-il, tous les autres êtres humains. À ce moment, nous comprenons que Tomas, en démasquant sa foi de jeunesse comme narcissisme, a peut-être rejeté une fausse image de Dieu, mais non la nature narcissique de sa propre personnalité. Bien qu’il ait cessé de croire qu’il était le plus important aux yeux de Dieu, il n’a pas perdu la foi en sa propre exception, en le caractère central de sa personne dans le monde. À tel point qu’il ne fait aucun doute que ce n’est pas Dieu qui est le monstre de ce récit, mais Tomas.
Et pourtant, dans ce monde austère et cruel, quelque chose sauve encore Tomas. Ce sont les scènes où il célèbre l’office. Peu importe alors que ce soit un homme brisé, doutant et égoïste. Il célèbre fidèlement, scrupuleusement, mot après mot — non pas sa liturgie, mais celle de l’Église. Ce ne sont pas ses propres paroles qu’il prononce, mais le texte liturgique. Il devient alors non plus un monstre narcissique, mais le transmetteur d’une parole qui le dépasse et qu’il ne comprend pas.
Dans la scène finale, lorsqu’il célèbre l’office malgré l’absence des fidèles, il dépasse sa propre maladie, son sentiment d’abandon, son effondrement intérieur. Il loue le Créateur éternel. Bergman a caché dans cette séquence un souvenir personnel : celui d’un fils d’un pasteur extrêmement austère, semblable à Tomas, qui, devenu vieux, visita avec le réalisateur une église où le pasteur, malade, ne pouvait célébrer. Alors le père de Bergman, malgré son âge et son manque de forces, se tint lui-même à l’autel, car quelles que soient les circonstances, la liturgie doit se poursuivre.
Cela dit beaucoup sur Bergman lui-même et sur son rapport à la foi.
Mais cela dit aussi beaucoup sur nous, sur nos faiblesses et nos tourments. Il est des choses qui doivent durer, malgré ce que nous traversons, et malgré le fait que nous n’en soyons pas dignes. Bergman dit ici très clairement ce qu’est l’imitation du Christ. Peu avant cet office solitaire, le pasteur s’entretient avec le sacristain, un homme gravement malade, qui médite l’Évangile le soir. Dans ses réflexions, il en est venu à la scène de la Passion et a, très justement, considéré que la plus grande souffrance du Christ n’était pas le chemin de croix, mais les événements qui le précèdent : lorsque, malgré la révélation du secret lors de la Cène, Jésus est abandonné par les apôtres, et lorsqu’il fait lui-même l’expérience de l’abandon par Dieu. Car si Dieu n’est pas là, Il n’est pas le Fils de Dieu, et tout ce qu’Il a proclamé pendant les trois dernières années, et pour quoi Il va mourir, n’a aucun sens. Et pourtant, malgré ce doute, le Christ continue — comme le pasteur qui s’avance pour célébrer la messe.
Cet abandon, que Bergman l’agnostique tente de toucher, a sa place dans la théologie et porte le nom de Nuit obscure. Mais, en revoyant ce chef-d’œuvre, m’est revenue à l’esprit la formule géniale de Gustave Thibon : Quand j’étais jeune, je me sentais porté par Dieu comme un enfant ; maintenant que je suis vieux, c’est moi qui dois Le porter sur mes épaules.
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