mardi 12 mai 2026

Godard à Cannes et le cinéma trop prudent

Dans cette dictature de la médiocrité, les grands films ne naissent plus. Tout au plus, de temps à autre, émerge un film passablement bon.


Eye Haidara a ouvert cette année le Festival de Cannes en tant que maîtresse de cérémonie, rendant un hommage appuyé à Godard. Elle a cité l’une de ses phrases les plus célèbres : « On ne fait pas un film pour être prudent. » Mais le cinéma d’aujourd’hui est-il vraiment si audacieux ? Car il ne suffit pas d’évoquer la guerre en Iran lors de la cérémonie d’ouverture pour s’attirer des applaudissements et se croire courageux.

Godard lui-même – dont je ne partage pas la plupart des convictions – fut un grand visionnaire, un érudit et un homme d’une vraie audace. Son cinéma a brisé les codes, non seulement formels mais aussi idéologiques, provoquant le malaise même chez ceux qui se reconnaissaient dans son regard sur le monde. Comme je l’ai déjà écrit à propos de Pierrot le fou, Godard, même quand il célèbre la révolution, sait en même temps la mettre à nu et en révéler les contradictions. Il laisse place au dialogue contradictoire, comme dans Le Mépris, où il invite Fritz Lang à apparaître à l’écran et à prononcer des répliques qui contredisent ouvertement sa propre pensée. On ne passe pas à côté d’un tel créateur avec indifférence, ni ne réduit aucun de ses films à un simple pamphlet déguisé en œuvre d’art.

Le cinéma contemporain ne peut que se mirer dans ces œuvres passées, comme dans Nouvelle Vague*de Linklater, généreusement récompensée cette année aux César. On peut se griser de l’indépendance du cinéma français d’alors, de sa capacité à inventer une nouvelle histoire du septième art et une voix singulière. Un Américain peut bien se charger de cette reconstitution. Paul Thomas Anderson peut adapter Pynchon dans One Battle After Another, une adaptation drôle et réussie, mais qui glace par son conformisme. Car rien, dans tout cela, n’emporte, ne scandalise, ne dégoûte vraiment ni ne force à penser. Il faut coller à l’algorithme de Netflix, plaire au public international, éviter que les spectateurs ne se désabonnent ou que les annonceurs ne fuient. Il faut rester moyen.

Dans cette dictature de la moyenne, les grands films n’ont plus droit de cité. Tout au plus, parfois, un film passablement bon. Ainsi – contre le conseil de Godard rappelé en ouverture – on fait désormais des films pour être prudent.

On sait pourtant très bien pourquoi le nom de Godard a été prononcé lors de la soirée d’ouverture du festival cette année. Godard, fasciné dans sa jeunesse par le cinéma de genre américain, avait décidé de l’assassiner : d’abord par le pastiche, ensuite par la rupture radicale de la forme. Il s’insurgeait contre l’américanisation de l’Europe d’après-guerre. Et aujourd’hui, l’Europe voudrait à nouveau se tenir sur ses propres jambes, se distinguer de l’Amérique et de ses choix géopolitiques, consciente de sa singularité et de ses intérêts propres. Elle voudrait donc aussi avoir son propre cinéma et sa propre perspective, tout comme elle voudrait posséder une armée forte maintenant qu’elle se brouille avec « oncle Joe ». Tout cela sonne très bien. Mais en est-elle capable ?

L’Europe en est-elle capable, cette Europe que des décennies de gouvernements de gauche dans le domaine culturel – à l’image de Jack Lang en France – ont, de son plein gré, réduite à un musée, un parc d’attractions et des murs de béton tagués ? L’Europe sans industrie propre, y compris cinématographique ? L’Europe qui a depuis longtemps débranché son propre cerveau, cette érudition culturelle qui fut jadis son véritable signe distinctif, et qui ne sait plus, sur la scène d’une station balnéaire, que manifester sa sympathie pour l’Iran ?

Le spectacle n’est pas brillant.

Margot Rousseau

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