La Piscine de Jacques Deray est un film d’un cynisme et d’un nihilisme remarquables. Il apparaît à un moment où la Nouvelle Vague a déjà bouleversé la conscience des spectateurs et où Mai 68 a réussi à remplir toutes les têtes de politique. Toutes ?
Non. Comme dans Astérix, où un petit village résiste à l’invasion romaine, La Piscine nous montre une oasis : une villa luxueuse avec sa piscine, quelque part du côté de Saint-Tropez. Là se baigne un couple amoureux, mais déjà légèrement lassé : Jean-Paul (Alain Delon) et Marianne (Romy Schneider). Ils ne resteront pas longtemps seuls. Dans les environs séjourne Harry (Maurice Ronet), ancien ami de Marianne — et, comme on l’apprendra bientôt, ancien amant — accompagné de sa fille Pénélope (Jane Birkin).
Qu’est-ce qui a poussé Marianne à inviter Harry dans la villa ? La nostalgie d’un ancien amour ? Le désir de réveiller la jalousie de Jean-Paul afin d’insuffler une nouvelle énergie dans leur relation ? Difficile à dire. Une chose est certaine : Marianne n’est pas aussi innocente ni aussi naïve qu’elle pourrait le paraître. C’est une femme qui sait ce qu’elle veut dans la vie et ce qu’elle attend d’un homme.
Et Jean-Paul ? Un peu mou. Un écrivain raté qui a décidé de commencer à travailler dans une agence de publicité. L’argent, comme le montre la villa, ne lui manque pas. Il ne semble pas non plus regretter le sens que pourrait donner à sa vie le travail d’écrivain. En réalité, on peine à dire s’il voit un sens quelconque à quoi que ce soit, en dehors du plaisir de se baigner dans la piscine et de la présence de Marianne — une présence déjà un peu lasse, mais qui s’accorde parfaitement avec l’image rêvée de sa vie.
L’arrivée de Harry va briser définitivement cet équilibre fragile. D’abord parce que Harry se met à flirter avec Marianne, ouvertement, sous les yeux de Jean-Paul, et que celui-ci ne reste pas en reste. Mais, à la différence de Marianne et de Harry — qui traite les gens comme des jouets — Jean-Paul n’est pas entièrement instrumental : il tombe réellement amoureux de Pénélope. D’ailleurs, comment ne pas tomber amoureux de Jane Birkin ? Ce sentiment semble sincère.
Mais un autre sentiment, tout aussi sincère, commence à l’agiter. Malgré la fascination croissante qu’il éprouve pour Pénélope, Jean-Paul est dévoré par la jalousie envers Marianne : il cherche à comprendre son passé avec Harry et se met à les observer discrètement. Ce n’est pas l’obsession délirante que l’on verra bien plus tard dans L’Enfer de Chabrol — adaptation tardive d’un projet inachevé de Clouzot, conçu donc avant La Piscine. Ici, il n’y a pas de crises spectaculaires de jalousie. Pourtant l’irritation monte.
Pourquoi ? Parce qu’il estime que toutes les femmes lui appartiennent ? Parce qu’elles devraient n’aimer que lui ? C’est ce que Marianne semble suggérer à un moment. Cela correspond parfaitement à l’image d’Alain Delon, qui, au moment du grand basculement culturel en Europe, portait encore l’ombre de ce machisme ancien. Un machisme qui, malgré les transformations de l’époque, continuait d’attirer — et continue d’attirer encore aujourd’hui. On peut vouloir protester, mais il est difficile de lui refuser tout charme.
C’est ainsi que l’on s’approche de la tragédie, une tragédie qui devait arriver, comme un fusil suspendu au mur dans un drame classique. Un soir, lors du dîner, Jean-Paul arrive en retard avec Pénélope : ils se baignaient dans la mer. On voit alors la colère monter chez Harry. Jean-Paul semble avoir remporté sa première victoire. Il ne peut empêcher la fascination réciproque entre Harry et Marianne, mais il peut séduire la fille de son rival. C’est cruel — mais aussi profondément masculin.
C’est probablement à ce moment-là que Harry prend conscience de sa défaite. Il annonce qu’il partira le lendemain matin. Avant cela, il va boire en ville. Jean-Paul, lui, s’enivre seul. Dans la nuit, les deux rivaux se retrouvent face à face. Harry revient ivre. Jean-Paul, d’abord presque par accident, le pousse dans la piscine. Puis, dans une scène glaciale d’une intensité remarquable, il l’empêche de sortir et finit par le noyer. Oui — il a séduit la fille de son rival, puis il a noyé ce rival dans la piscine.
Et pourtant il ne l’a pas fait de sang-froid. On aimerait parler d’un crime commis dans un accès de colère, mais la situation est plus complexe. Il ne l’avait certainement pas prémédité. On devine que, sous l’effet de l’alcool, il savourait simplement le spectacle d’un Harry humilié. Enfin, il pouvait voir son rival dans une position sans issue. Lui, l’écrivain raté, dominait l’homme qui se vantait de sa brillante carrière de compositeur et qui pouvait, à tout moment, lui reprendre la femme qu’il considérait comme sienne. Et c’est ainsi, en s’acharnant sur lui et en goûtant cette supériorité passagère, qu’il le noie.
Entre alors en scène le détective. Pour lui, dès le début, cette noyade ne ressemble pas à un accident. Il cherche les vêtements mouillés du mort, que Jean-Paul a soigneusement dissimulés. Marianne revient également dans le jeu. Car c’est elle qui, en cas d’accusation, serait le témoin décisif. Elle devine elle aussi le déroulement des faits et la culpabilité de Jean-Paul. Finalement, c’est à elle qu’il avoue la vérité, faisant d’elle sa confidente — et, si elle se tait, sa complice. Marianne tient désormais Jean-Paul à sa merci : elle devient dépositaire de sa liberté et de son statut social. Et elle utilise ce pouvoir.
Ainsi, malgré l’humiliation infligée à son rival et malgré sa victoire apparente, Jean-Paul doit reconnaître la supériorité de Marianne. Sur son ordre, il renvoie Pénélope et supplie Marianne de rester avec lui. Ce ne sera plus une relation romantique, mais une forme de dépendance totale.
Le film a été tourné durant l’été 1968, peu après les événements de mai, et sort en salles en 1969. À l’époque, les critiques sont fascinés par la Nouvelle Vague, qui devient de plus en plus politique. Et pourtant c’est La Piscine qui rencontre le succès — un film où la politique n’apparaît pas une seule fois. Les personnages ne parlent ni de Marx, ni de Mao, ni de la guerre du Vietnam. Ils se baignent, ils s’aiment, et ils tuent. La part sombre de la nature humaine reste immuable.
Et pourtant, dans le même temps, le film s’inscrit dans la longue tradition des œuvres qui dévoilent la vacuité de la bourgeoisie : son nihilisme, son détachement du monde, son amoralité. Non seulement aucun mot politique n’est prononcé, mais il est également difficile de trouver le moindre moment de véritable délibération morale. Marianne dit bien à Jean-Paul que sa relation avec Pénélope est une erreur — mais cela rend l’interprétation encore plus révélatrice. Elle ne dit pas que c’est mal. Elle dit seulement que c’est une erreur.
Et c’est tout.
Quant au crime lui-même — qui possède pourtant l’un des motifs classiques du roman policier, la jalousie, ce que le détective remarque immédiatement — son déroulement révèle autre chose. Le personnage peut bien énoncer un motif, mais il n’a en réalité aucune motivation véritable. Il commet un meurtre qu’il n’avait ni voulu ni préparé et qu’il n’aurait sans doute jamais commis à jeun. Même dans une logique de rivalité masculine, il aurait pu se contenter de séduire Pénélope. Et pourtant, comme mû par une seconde nature, totalement irrationnelle et dépourvue de sens, il tue.
S’il avait agi avec préméditation, il serait entré dans la lignée des héros romantiques. Mais malgré ses élans virils, Jean-Paul n’est pas un héros romantique. Il n’est, au fond, personne. Un employé d’agence de publicité très bien payé, dépourvu de tout sentiment de sens.
Un Européen typique.
Avec La Piscine, Jacques Deray accomplit quelque chose que l’on peut lire comme un démontage discret mais impitoyable du mythe que le cinéma des années soixante — et plus particulièrement le Godard tardif — commençait à construire autour de la violence. L’avant-garde de gauche de cette époque s’en fascinait comme d’un geste libérateur : absurde du point de vue de l’ordre bourgeois, mais chargé d’un sens politique. La violence devait accélérer l’histoire, fissurer le système, ouvrir un espace pour un monde nouveau.
Deray prend exactement la même énergie — impulsive, destructrice, irrationnelle — et lui retire toute auréole idéologique. Il la montre dans sa forme la plus nue et la plus triviale : un accès d’ivresse, la jalousie pour une femme, un instant de supériorité sur un rival et soudain — un cadavre dans la piscine. Il n’y a ici ni messianisme ni justification politique. La violence qui, dans le cinéma de l’époque, pouvait être stylisée comme un geste de rupture historique se révèle chez Deray n’être qu’une agressivité mesquine de la classe moyenne.
Par ce geste, Deray ne met pas seulement à nu le vide moral de ses personnages. Il dévoile aussi l’illusion de ceux qui voulaient voir dans la violence le moteur de l’histoire. Il montre que cette même force que l’imaginaire radical des années soixante savait romantiser comme révolutionnaire prend, dans la vie ordinaire, une forme bien plus banale : celle d’un égoïsme brutal et sans but.
Pour les habitants d’une villa à Saint-Tropez, avec l’alcool et la jalousie dans les veines, Mai 1968 n’existe tout simplement pas. Le film n’a pas besoin de le dire explicitement, car le meurtre au bord de la piscine est suffisamment éloquent. Ce qui, dans le cinéma de l’époque, pouvait apparaître comme une grande rupture esthétique se réduit ici à un cadavre en vêtements mouillés et à une conscience trempée, que l’on peut dissimuler — ou transformer en monnaie de pouvoir dans la relation entre deux êtres.
En ce sens, La Piscine n’est pas seulement un thriller psychologique. C’est aussi une polémique froide, presque involontaire, contre une époque qui voulait voir dans la violence la promesse d’une libération.
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