mardi 17 mars 2026

H.G. Wells, Musk et Onfray — ou les choses à venir

Things to Come — « les choses à venir » —, adaptation de 1936 d’un texte de H.G. Wells, se regarde aujourd’hui avec une étonnante acuité à la lumière du dernier numéro de Front populaire dirigé par Michel Onfray.

Dans ce numéro, Onfray se confronte à la figure d’Elon Musk. Contrairement à la plupart de ses collègues de gauche, il ne réduit pas ce dernier à un bouffon trumpiste, à un enfant attardé roulant en Tesla et conversant avec un chatbot à moitié nu. Ce refus est déjà en soi significatif : Onfray rejette le réflexe de condamnation morale simpliste qui domine aujourd’hui le débat public. Non — il voit en Musk quelque chose qui s’apparente au « génie de l’histoire à cheval » de Hegel, l’incarnation de ce qui vient, et reconnaît la puissance visionnaire de son action. Il ne s’agit pas d’un éloge de l’homme, mais de la reconnaissance d’une fonction historique. Pour Onfray, Musk n’est pas simplement un individu, mais une idée de transition, le signe d’un passage que notre civilisation s’apprête à franchir — un moment où l’histoire s’accélère et se condense dans l’action d’un seul.

C’est aussi une rupture de schéma : voilà qu’un entrepreneur honni par une partie de la gauche devient symbole de progrès. L’imagination et le capital lui permettent de concevoir des projets de long terme, hors de portée des politiques des démocraties électorales, condamnés à rendre des comptes en permanence. Onfray y voit un avantage structurel : le politique agit dans un horizon de quelques années, l’entrepreneur technologique dans celui de décennies, voire de siècles. Musk, lui, n’a pas à se justifier sans cesse, n’a pas besoin de mandat, n’a pas à soumettre sa vision au rythme de l’opinion. En ce sens, il devient une figure post-politique, agissant à côté des institutions plutôt qu’en leur sein.

Tous les éléments qui composent la vision de Musk — développement de l’IA, robotique humanoïde (souvent associée à une perspective transhumaniste), projets martiens en vue d’une présence humaine hors de la Terre, ainsi que la construction de ses propres systèmes d’information et de modèles linguistiques comme Grok — s’inscrivent dans une direction cohérente, susceptible de façonner concrètement le réel. Onfray n’y voit pas une juxtaposition d’initiatives, mais les expressions d’une même logique : l’extension de la puissance humaine au-delà de ses limites biologiques, politiques et planétaires. Nous entrons, selon lui, dans une époque où les démocraties pourraient céder la place à des formes technocratiques, où les États dépendront de plus en plus des infrastructures construites par les grandes entreprises technologiques, et où l’homme pourrait connaître une nouvelle forme d’aliénation face aux outils qu’il a lui-même créés. Une aliénation qui ne relève plus simplement du schéma marxiste du travail et du capital, mais d’une perte de contrôle face à des systèmes opérant à une échelle et à une vitesse supérieures à celles de la conscience humaine.

Dans cette perspective, Musk apparaît chez Onfray comme une figure profondément ambivalente. Il incarne d’un côté une énergie dont l’Occident semble aujourd’hui privé : la capacité de projeter l’avenir plutôt que de gérer le présent. Mais il annonce aussi un monde où cet avenir échappe à l’échelle humaine, emportant avec lui les catégories classiques de la politique, de la communauté et de la responsabilité. Onfray ne formule pas un jugement moral simple ; il propose une diagnose : nous vivons un moment où l’histoire cesse d’être le domaine des États et des idéologies pour devenir celui de la technologie et de ceux qui la conçoivent.

C’est précisément à ce point que revient H.G. Wells — celui-là même qui, dans La Machine à explorer le temps, envoyait ses personnages dans l’avenir, où l’on demandait encore à quoi ressemblerait le socialisme, puisque celui-ci semblait alors inévitable. Cette fois, il ne s’agit plus de socialisme, mais, chez Onfray et à travers Musk, d’une dystopie technologique.

Mais un matériau encore plus pertinent est offert par Things to Come. Wells n’aimait pas les hypothèses : il parlait avec assurance de ce qui devait advenir. Et — il faut le reconnaître — les premières séquences du film sont d’une justesse presque prophétique. Lorsqu’on voit ces images de 1936, ces escadrilles de bombardiers fondre sur une ville qui évoque Londres tout en étant une ville universelle, et la réduire en ruines — comment ne pas penser à Varsovie détruite ? Wells apparaît alors d’une lucidité saisissante.

Et ces personnages qui, avant le bombardement, affirment que la guerre est impossible — aujourd’hui, ces paroles résonnent étrangement familières. Puis vient l’idée que la guerre est inévitable, qu’elle engendre le progrès technique ; puis la destruction, le vide, la peste, un État déformé dirigé par un chef de guerre, un retour presque médiéval. Mais chez Wells, ce recul ne peut être que transitoire. Car, de l’autre côté de la mer, des scientifiques et des aviateurs ont survécu et fondent une nouvelle civilisation, qui finira par conquérir le monde au nom du progrès et de la raison.

C’est à ce moment que Wells cesse d’être prophète pour devenir idéologue. Il croit véritablement que la technologie triomphera, que les hommes de science gouverneront — non par volonté propre, mais comme vecteurs de la raison — et que ce sera un monde pacifié et humanitaire. Dans les dernières séquences, nous voyons cette utopie « blanche », selon ses propres termes : un monde d’hommes instruits, technologiquement avancés, gouverné de manière technocratique et, du moins en apparence, sans violence.

Dans ce monde, on prépare un voyage dans l’espace — un projet qui effraie une partie de la population. Excités par un agitateur (figure qui rappelle le chef de guerre du début), des citoyens tentent de prendre d’assaut le canon destiné à lancer la fusée. En vain. Les premiers hommes partent, car le progrès, semble-t-il, ne peut être arrêté.

Wells a construit une utopie. Or le progrès n’est pas inévitable ; il n’est pas nécessairement bénéfique ; et il ne conduit pas nécessairement à un monde plus humain ou plus pacifique. Sur ce point, Onfray est moins naïf. Face à Musk, il reconnaît la puissance de ces dynamiques, mais refuse de croire que le monde à venir sera plus juste, plus pacifique — et encore moins plus humain.

La confrontation entre Wells et Onfray offre ainsi une lecture particulièrement juste de notre époque. Aujourd’hui, comme Onfray, nous ne croyons plus à la technocratie comme solution. Pour Wells, elle était une nécessité ; pour Onfray, elle est une réalité en train d’advenir. Wells espérait qu’elle résoudrait les problèmes du monde ; Onfray y voit l’émergence de problèmes nouveaux.

Mais en comparant ces deux visions, une différence essentielle apparaît. Dans l’utopie de Wells, l’homme domine la technologie. Onfray comprend que ce sera l’inverse : la technologie définira les cadres dans lesquels l’homme devra désormais vivre.


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