Le cinéma aime parler de lui-même. Comme tout narcissique, il le fait rarement avec sincérité. Peut-être que seul Truffaut a réellement essayé.
En 1973, François Truffaut, l’une des voix les plus reconnaissables de la Nouvelle Vague française, réalise un film qui, à première vue, semble être la déclaration d’amour la plus intime jamais adressée au cinéma. La Nuit américaine (sorti à l’international sous le titre Day for Night) est la chronique fictive du tournage chaotique d’un mélodrame intitulé Je vous présente Pamela. Dans un hôtel provençal se réunit une équipe internationale : le réalisateur fatigué Ferrand (interprété par Truffaut lui-même), la capricieuse star hollywoodienne Julie Baker (Jacqueline Bisset), la vétérane alcoolique Séverine (Valentina Cortese), le jeune acteur névrosé Alphonse (Jean-Pierre Léaud), l’amant vieillissant Alexandre (Jean-Pierre Aumont), et toute une armée de techniciens, de doublures, d’assistantes et de chats qui refusent obstinément de coopérer.
Le film se déroule presque entièrement sur le plateau et dans les couloirs de l’hôtel. Chaque jour, quelque chose tourne mal : une actrice oublie son texte, un acteur est pris d’une crise de jalousie, un chat refuse de monter sur le rebord d’une fenêtre, et le réalisateur doit modifier le scénario à la volée pour sauver une scène. Malgré les catastrophes, malgré les drames personnels — liaisons, trahisons, dépressions nerveuses, et même la mort de l’un des acteurs — le film finit, d’une manière ou d’une autre, par se faire. Dans la scène finale, Ferrand, regardant l’équipe qui s’éloigne, murmure pour lui-même : « Les films sont comme les trains dans la nuit » — fugitifs, magiques, jamais tout à fait compréhensibles.
Depuis sa sortie, La Nuit américaine a été lue avant tout comme un autoportrait du réalisateur. Truffaut y joue Ferrand — un alter ego qui partage avec lui non seulement la profession, mais aussi la fatigue, la nervosité et l’obsession du cinéma. Le film est devenu un hommage au métier de cinéaste, un manifeste d’amour pour ce médium malgré ses absurdités et ses mensonges. L’Oscar du meilleur film étranger en 1974, le César, l’enthousiasme des critiques — tout semblait confirmer que le réalisateur de la Nouvelle Vague s’était finalement réconcilié avec le cinéma comme art collectif, artisanal, parfois kitsch, mais toujours digne d’effort.
Et pourtant, cette lecture, séduisante et confortable, est trop simple. Car si l’on regarde de plus près, on découvre que Truffaut ne se contente pas d’interpréter Ferrand : il s’y disperse, s’y divise, s’y multiplie. Dans le même film où Ferrand tourne un mélodrame classique « de qualité », Truffaut revient à ses propres manifestes des années cinquante pour les confronter à ce qu’il est en train de faire. L’autoportrait qu’il nous offre n’est pas un miroir unique, mais un véritable labyrinthe de miroirs dans lesquels se reflètent non seulement lui-même, mais aussi ses anciens idéaux, ses anciennes batailles et ses anciennes condamnations.
Retour à la source
Pour comprendre pourquoi La Nuit américaine provoque aujourd’hui un sentiment de dissonance si fort, il faut remonter près de vingt ans en arrière — aux années 1951-1954, lorsque François Truffaut n’était pas encore réalisateur mais le plus jeune et le plus fougueux critique des Cahiers du cinéma. C’est à cette époque, sous la protection d’André Bazin — son mentor, son parrain et son guide spirituel — que Truffaut forge les idées qui allaient bouleverser le cinéma français.
Bazin n’était pas un critique ordinaire. C’était un philosophe du cinéma, profondément enraciné dans le personnalisme — ce courant de pensée inspiré par Emmanuel Mounier, qui insistait sur la dignité de la personne humaine, sa liberté, sa relation aux autres et sa responsabilité éthique face à la réalité. Pour Bazin, le cinéma n’était ni un divertissement ni un instrument de propagande : c’était un moyen de connaissance du monde, presque une forme de sacrement. Dans son essai « Le Mythe du cinéma total » (1946-1958), il écrivait que l’humanité avait rêvé pendant des siècles de reproduire la réalité dans sa totalité — couleur, son, profondeur, mouvement — non par fascination pour la technique, mais par obsession de la vérité. Le cinéma est une « machine de l’esprit » qui nous permet de contempler le monde sans manipulation.
C’est pourquoi Bazin défendait les plans longs, la profondeur de champ et un minimum de montage — tout ce qui permet à la réalité de respirer et de parler par elle-même. Le montage soviétique d’Eisenstein lui apparaissait comme une manipulation ; le véritable cinéma devait être observation plutôt que construction. Le réalisateur n’impose pas une vision : il la révèle.
Cette éthique personnaliste — respect de la personne et de la réalité — marqua profondément le jeune Truffaut. Bazin le sauva de la maison de correction, lui offrit un toit et l’introduisit aux Cahiers du cinéma, fondés en 1951. À vingt et un ans, Truffaut commença à écrire des centaines de critiques — acerbes, parfois grossières, toujours sans compromis. Dès 1953, il défendait les réalisateurs américains — Hitchcock, Hawks, Nicholas Ray — comme de véritables auteurs, c’est-à-dire des artistes qui impriment à leurs films leur personnalité, leur style et leur vision morale du monde. C’était l’esquisse de ce qui deviendrait plus tard la politique des auteurs.
Le point culminant fut le manifeste publié en janvier 1954 dans le numéro 31 des Cahiers du cinéma : « Une certaine tendance du cinéma français ». Ce texte fut un véritable acte de guerre.
Truffaut y attaquait toute la « tradition de qualité » du cinéma français — ce cinéma littéraire des années quarante et cinquante, représenté par des réalisateurs comme Claude Autant-Lara, Jean Delannoy, René Clément ou Yves Allégret, et surtout par les scénaristes Jean Aurenche et Pierre Bost. Ces derniers adaptaient les grandes œuvres de la littérature — Balzac, Stendhal, Gide — en y ajoutant des accents anticléricaux, antimilitaristes ou antibourgeois ; mais ils le faisaient, selon Truffaut, d’une manière artificielle, rhétorique et théâtrale. Le film devenait l’illustration d’une œuvre littéraire, non un objet autonome de cinéma. Les dialogues étaient « nuancés », psychologiques, mais vides ; le réalisme, factice ; le spectacle, purement escapiste.
Citation clé du manifeste
« Si le cinéma français existe grâce à une centaine de films produits chaque année, seuls dix ou douze méritent véritablement l’attention des critiques et des cinéphiles. […] Ces films sont des films de scénaristes. […] Aurenche et Bost sont des hommes de lettres et je leur reproche précisément de mépriser le cinéma en le sous-estimant. Ils se comportent à l’égard du scénario comme s’ils voulaient réhabiliter un délinquant en lui donnant du travail ; ils croient toujours avoir fait le maximum en y ajoutant les subtilités de cette science des nuances qui constitue la maigre vertu des romans modernes. »
Truffaut rejetait ce qu’on appelait alors le « réalisme psychologique » comme une imposture. On y retrouvait toujours la même histoire : une victime — le plus souvent un mari trompé —, une famille déchirée par la haine, l’injustice du monde, le cynisme des prêtres, des policiers, des riches et des pauvres. Ce n’était pas un portrait de l’homme, mais une rhétorique littéraire dissimulée sous un costume cinématographique. Le véritable cinéma, selon lui, devait être un portrait — intime, psychologique, moral — concentré sur un visage, un regard, une expérience vécue. Le réalisateur-auteur lutte contre le système ; il imprime au film sa personnalité libre et respecte la réalité au lieu de la dresser.
On y reconnaît l’écho de Bazin dans sa forme la plus pure : le cinéma comme observation éthique de la personne dans le monde, hostile à l’escapisme et à la manipulation. Truffaut radicalisait son mentor — il attaquait l’establishment avec une violence que Bazin n’avait jamais atteinte. En 1957, dans son texte « De la politique des auteurs », Bazin mettait en garde contre le culte de la personnalité et les dérives possibles de cette politique ; mais Truffaut, lui, était déjà lancé et rien ne semblait pouvoir l’arrêter.
Le premier Truffaut concevait le cinéma comme un anti-spectacle. Il rejetait les effets spectaculaires, les conventions et la grandiloquence au profit de la vérité, de l’observation et d’une vision individuelle. C’était une révolte contre le cinéma de papa — ce cinéma des pères, conformiste, littéraire, respectable et « de qualité ».
Pourquoi donc, en regardant La Nuit américaine dix-neuf ans plus tard, éprouve-t-on un tel malaise ? Parce que Ferrand y tourne précisément ce que le jeune Truffaut condamnait avec le plus de vigueur : un mélodrame psychologique banal, rempli d’adultères, de sentimentalité, de rôles stéréotypés et de dialogues littéraires. Le chat doit être poétique — on le poursuit donc pendant des heures pour qu’il saute sur le rebord de la fenêtre. Les amours des acteurs deviennent matière à scénario. La mort modifie la fin du film. Tout cela — le chaos de la réalité — est absorbé par la mécanique du « cinéma de qualité » afin d’alimenter un drame fictif.
Truffaut a-t-il trahi ses propres idéaux ? Le réalisateur mûr capitule-t-il devant ce qu’il combattait autrefois ? Ou bien est-ce précisément dans ce paradoxe que se cache la vérité la plus profonde de La Nuit américaine ?
La réponse la plus sévère à ce film ne vint d’ailleurs pas d’un critique, mais d’un ancien ami de Truffaut : Jean-Luc Godard. Après la sortie du film en 1973, Godard lui adressa une longue lettre qui devint rapidement légendaire dans l’histoire du cinéma. Il y accusait Truffaut de donner une image mensongère du travail sur un plateau et de transformer le cinéma en une légende sentimentale faite d’une équipe solidaire et d’un réalisateur bienveillant. « Ton film ment », écrivait-il sans détour. À ses yeux, Day for Night n’était pas un hommage au cinéma, mais son embellissement : un film qui dissimule les hiérarchies, les conflits et l’économie de la production derrière le masque d’une communauté romantique. Truffaut répondit par une lettre encore plus violente, accusant Godard de cynisme et de mépris pour les gens du cinéma. Cet échange mit définitivement fin à leur amitié.
La nuit problématique
Si, après avoir vu La Nuit américaine, on revient au manifeste de 1954 et qu’on le relit à voix haute, l’effet devient presque comique — et en même temps douloureux. Car, au cœur même du film censé être un hommage au cinéma, Ferrand tourne exactement ce que le jeune Truffaut considérait comme le pire que le cinéma français pouvait produire : un mélodrame psychologique classique, littéraire, saturé d’adultères, de sentimentalité, d’enflures rhétoriques et d’un réalisme émotionnel de façade.
Le film dans le film — Je vous présente Pamela — est une miniature parfaite de cette « tradition de qualité ». Une jeune femme épouse un homme plus âgé, tombe amoureuse de son fils, le drame familial éclate, suivi de trahisons et de confrontations ; puis vient la catharsis — ou une séparation tragique — selon ce que le scénario aura réussi à conserver jusqu’au bout. Les dialogues semblent sortis d’un roman psychologique des années trente : « Est-ce que tu m’aimes vraiment ? », « Tu ne comprendras jamais ce que je ressens », « C’est plus grand que nous deux ». Les scènes se déroulent dans des intérieurs élégants, entourées d’objets symboliques — fleurs, lettres, pluie derrière la fenêtre. Les acteurs jouent des rôles, non eux-mêmes ; leurs visages sont des masques, non des fenêtres ouvertes sur l’âme.
Tout cela, le jeune Truffaut l’aurait condamné avec fureur. Dans son manifeste, il reprochait à Aurenche et Bost de raconter toujours la même histoire : le mari trompé, la femme infidèle, le prêtre hypocrite, le policier sadique, le riche cynique, le pauvre idéaliste — le tout sous un vernis d’anticléricalisme et d’antimilitarisme, mais au fond profondément conformiste et vide. Ferrand tourne quelque chose de très semblable, sauf qu’au lieu d’anticléricalisme on trouve ici une romance antibourgeoise teintée d’un drame familial freudien.
Regardons maintenant de plus près les mécanismes que Truffaut appelait autrefois le « dressage de la réalité ». Il y a cette scène du chat sur le rebord de la fenêtre : dans le scénario de Pamela, l’animal doit symboliser la solitude et la nostalgie — il doit sauter sur le rebord, regarder au loin, puis redescendre. Dans la réalité, le chat refuse de coopérer. L’équipe passe des heures à le poursuivre, à l’appeler, à l’attirer avec du lait, jusqu’à ce qu’on parvienne enfin à le contraindre à un comportement « naturel ». Ce n’est pas l’observation du réel : c’est sa mise au pas au service d’un canevas littéraire. Le jeune Truffaut aurait sans doute écrit : « Au lieu de laisser la réalité parler, le réalisateur l’étouffe jusqu’à ce qu’elle pousse le cri poétique désiré. »
Il y a ensuite la liaison entre Alphonse et l’actrice qui joue sa mère dans le film dans le film. Leur véritable dispute sur le plateau — jalousie, accusations, larmes — est aussitôt réinjectée dans le scénario. La scène conjugale de Pamela y gagne une forme d’authenticité, puisque les acteurs vivent réellement ce qu’ils jouent. Mais est-ce un triomphe du réalisme ? Non : c’est de l’opportunisme. La réalité est exploitée comme combustible pour un drame fictif. Le Truffaut de 1954 aurait parlé ici d’un « vol de la vie au profit d’une convention littéraire ».
Et puis il y a la mort d’Alexandre. Une tragédie réelle : l’acteur meurt dans un accident de voiture pendant le tournage. Que fait Ferrand ? Il modifie immédiatement le scénario de Pamela : le père meurt, ce qui offre au fils et à la belle-fille un nouveau prétexte dramatique. La fiction absorbe la réalité ; elle transforme la tragédie en rebondissement émouvant. C’est précisément ce cynisme que Truffaut reprochait aux scénaristes de la « qualité » : la mort comme instrument dramatique, non comme fait existentiel.
Dans l’un des moments les plus ironiques du film, Ferrand répète à son équipe :
« Il faut terminer le film, même si cela signifie que nous serons tous malheureux. »
Cela sonne comme la justification même de tout l’establishment contre lequel Truffaut s’était insurgé. Car, dans la « tradition de qualité », le cinéma a toujours été plus important que les hommes : les acteurs n’étaient que des instruments, le scénario un texte sacré, et le réalisateur devait sauver le film à tout prix. Comme le dit l’une des actrices en apprenant que la scripte est partie avec le cascadeur :
« Je comprends qu’on quitte un homme pour un film. Mais un film pour un homme ? »
Si le jeune Truffaut avait vu La Nuit américaine, il aurait sans doute écrit une critique dans son style le plus acéré : voici un hommage paradoxal au cinéma — un hommage rendu par l’homme qui voulut jadis le libérer. Ferrand tourne un mélodrame dont le scénariste pourrait être un disciple d’Aurenche et de Bost. Le chaos du plateau ? Un prétexte. Les drames véritables de l’équipe ? De la matière pour les scènes à venir. Le chat ? Un symbole qu’il faut dresser. La liaison ? Un dialogue tout prêt. La mort ? Une fin idéale. Tout cela poursuit un seul but : fabriquer un film qui aura l’apparence de l’art alors qu’il n’est, au fond, qu’un produit artisanal. Truffaut, ancien rebelle, devient ici le parrain de ce qu’il appelait jadis le cinéma des pères. Ce n’est plus de l’autoréflexion : c’est une capitulation revêtue de tendresse.
Et c’est précisément ici qu’apparaît le problème qui rend La Nuit américaine si équivoque : Truffaut ne se contente pas d’y faire du « cinéma de qualité » — il le montre avec tendresse, avec humour, avec mélancolie. Il ne s’en moque pas. Il l’aime. Il aime cet absurde, ces compromis, cette illusion. Est-ce une trahison de ses idéaux des années cinquante ? Ou bien l’acceptation mûre que le cinéma ne sera jamais un pur portrait du réel — parce qu’il sera toujours aussi spectacle, mensonge et artisanat ?
La réponse n’est pas simple. Car Truffaut n’est plus seulement Ferrand : il se disperse, se multiplie, se cache dans d’autres personnages. Et c’est dans cette dispersion que réside la clé pour comprendre pourquoi ce film n’est ni un manifeste ni une trahison, mais quelque chose de bien plus subtil — et de bien plus douloureux.
Un hommage à soi-même ?
C’est précisément ici que l’interprétation de La Nuit américaine cesse d’être un simple paradoxe pour devenir un labyrinthe. Car Truffaut n’est pas seulement Ferrand — ce réalisateur qui tente de dominer le chaos, de donner des ordres, de modifier le scénario à la volée et de répéter sa litanie sur les trains dans la nuit. S’il n’était que cela, le film ne serait qu’un hommage auto-ironique au métier et une capitulation devant les anciens ennemis. Mais Truffaut se disperse, se dédouble, se multiplie dans les figures du plateau — et c’est en Alphonse, interprété par Jean-Pierre Léaud, qu’il se reflète avec le plus de force.
Alphonse n’est pas un personnage secondaire quelconque. C’est ce même Léaud qui, depuis 1959, incarnait Antoine Doinel — l’alter ego de Truffaut à différentes étapes de sa vie : l’enfant révolté des Quatre Cents Coups, l’amoureux maladroit de Baisers volés, le mari en crise de Domicile conjugal, jusqu’au fugitif méditatif de L’Amour en fuite. Antoine était ce Truffaut qui faisait tout ce que Truffaut lui-même n’avait pas fait — ou qu’il avait fait, mais sous une forme atténuée, plus contrôlée. Alphonse est un Antoine adulte qui n’a jamais grandi. Il continue de demander : « Est-ce que les femmes sont magiques ? », continue de s’effondrer à cause de l’amour, continue de dramatiser chaque coup de téléphone, continue de croire que la vie devrait ressembler à un film — et, lorsqu’elle n’y ressemble pas, il panique et s’enfuit du plateau.
Entre Ferrand et Alphonse naît ainsi une tension à la fois paternelle et filiale, une relation de mentor à protégé, mais aussi de moi présent à moi ancien. Ferrand regarde Alphonse avec un mélange de tendresse, d’irritation et de reconnaissance honteuse de lui-même tel qu’il était autrefois. Lorsque Alphonse demande au réalisateur s’il doit se tuer à cause d’un amour malheureux, Ferrand lui répond avec lassitude : « Tu es un très bon acteur. Personne n’a une vie privée bien rangée. Ça n’existe que dans les films. La vie a des embouteillages, des temps morts. Les films roulent comme des trains dans la nuit. Les gens comme toi et moi ne sont heureux qu’au travail. » C’est l’une des scènes les plus bouleversantes du film — elle sonne comme une lettre d’adieu de Truffaut à Léaud, mais aussi à sa propre jeunesse : à ce garçon qui croyait à la magie de l’amour et du cinéma avec une naïveté si entière qu’elle en devenait douloureuse.
Les déboires amoureux d’Alphonse sont comiques — et c’est précisément dans ce comique que gît le tragique. Il lance des phrases du genre « Je t’aime plus que ma propre vie », il sombre dans des accès de jalousie, il demande aux témoins du mariage si tout va bien, puis finit par s’enfuir du plateau parce que « la vie est plus importante que le film ». C’est une pure farce — mais une farce triste. Truffaut ne se moque pas d’Alphonse. Il l’aime précisément pour cette naïveté, pour sa foi dans les grandes passions, pour son incapacité à distinguer la fiction de la réalité. C’est cette part de Truffaut qui n’a jamais grandi, qui continue de poser des questions sur la magie, qui continue de gâcher sa vie à cause des sentiments — mais qui, vue désormais à distance par Ferrand, prend une forme grotesque, presque burlesque.
Et c’est là que nous touchons au cœur du film : la vie ramène le cinéma sur terre, mais le cinéma transforme la vie en autre chose — quelque chose de grotesque, et par là peut-être de plus supportable. Les véritables drames de l’équipe — l’alcoolisme de Séverine, la fragilité de Julie, la mort d’Alexandre, les effondrements d’Alphonse — sont aspirés dans la mécanique du cinéma et perdent une part de leur poids. Ils deviennent légers, drôles, cathartiques. La liaison d’Alphonse devient matière à une scène de ménage. La mort d’un acteur change le dénouement d’un mélodrame. Le chaos du tournage, au lieu de prendre la forme d’une tragédie, devient une comédie des faiblesses humaines. Le grotesque n’est pas ici une forme de dérision ; il est une défense. Le cinéma agit comme un filtre : il prend le tragique de la vie et lui donne une forme comique, le rendant supportable, parfois même beau.
La dispersion de Truffaut ne s’arrête pas à Ferrand et à Alphonse. On peut en apercevoir l’ombre dans Séverine — l’actrice qui boit pour oublier la vieillesse et l’oubli ; dans Julie — la star fragile qui feint de se maîtriser ; jusque dans les chats et les doublures qui refusent de coopérer. Truffaut ne s’enferme pas dans un seul personnage. Il se dissémine sur tout le plateau — dans les acteurs, dans l’équipe, dans les accessoires, dans l’acte même de tourner. Ce n’est pas un autoportrait dans un miroir, mais un autoportrait dans mille éclats de miroir.
Dans cette dispersion, le film cesse d’être une simple trahison des idéaux ou un hommage sans reste. Il devient quelque chose de plus complexe : un regard tendre porté sur ses propres illusions, sur sa propre naïveté, sur sa propre maturité — une maturité qui, parfois, fait mal. Truffaut ne défend plus le « portrait pur » contre le « cinéma de qualité » ; il montre que les deux se pénètrent, que le grotesque de la fiction peut être la manière la plus sincère de dire la vérité de la vie.
Et une fois cela compris, il ne reste plus qu’une chose : le métier. Le respect qu’il inspire. L’amour du cinéma malgré tout.
La fuite de Truffaut
C’est précisément dans cette dispersion — dans Ferrand, dans Alphonse, dans Séverine, dans les chats, dans les doublures, dans tout ce chaos de plateau — que Truffaut finit par s’échapper. Il refuse de se laisser enfermer dans un seul autoportrait, dans un seul masque, dans un seul manifeste. Il n’est plus le radical des années cinquante qui voulait purifier le cinéma de ses illusions. Il n’est pas non plus seulement un artisan fatigué qui capitule devant le « cinéma de qualité ». Il est partout et nulle part à la fois.
Ce qui demeure après La Nuit américaine, ce n’est pas une réponse à la question de la trahison ou du triomphe des idéaux ; c’est un respect pour le métier. Pour cet effort obstiné, quotidien : la scripte qui note chaque changement du scénario, l’éclairagiste qui règle pendant des heures les projecteurs, la doublure qui tombe de cheval à la place de l’acteur, le chat qui finit enfin par sauter sur le rebord de la fenêtre. Le cinéma ne naît pas d’une vision pure, mais de ce mensonge collectif que tous ensemble nous faisons semblant d’appeler vérité. Et c’est dans ce mensonge, paradoxalement, que se cache l’amour le plus sincère du médium.
Truffaut ne nous donne ici aucun règlement de comptes définitif. Il ne dit ni : « J’avais raison en 1954 », ni : « Je me suis trompé. » Il tourne simplement un autre film — et, dans ce geste, réside toute sa liberté d’auteur. Il s’est défendu contre le dogme, contre l’enfermement dans le rôle du rebelle ou du célébrant. Il s’est permis de la tendresse pour ce qu’il condamnait autrefois. Il s’est permis du grotesque envers ce qu’il prenait jadis avec un sérieux mortel. Il s’est permis d’aimer le cinéma malgré tout — malgré ses absurdités, ses compromis, ses mensonges et sa fugacité.
À la fin du film, l’équipe se disperse. Alphonse part avec une nouvelle compagne, Julie retourne auprès de son mari, Séverine ferme des valises pleines de souvenirs, les techniciens enroulent les câbles. Ferrand reste seul dans l’hôtel vide et regarde un train s’éloigner dans la nuit. « Les films sont comme les trains dans la nuit », dit-il à voix basse, comme pour lui-même, comme pour nous. Ces mots n’ont rien d’un finale pathétique. Ils sont à la fois un soupir de soulagement et un signe de résignation. Car un autre train attend déjà en gare. Il faut tourner un autre film. Il faut encore une fois rassembler une équipe, modifier le scénario, courir après un chat, faire semblant que tout est sous contrôle.
Truffaut ne conclut pas un essai sur le cinéma. Il monte simplement dans le train suivant. Et nous — spectateurs — restons sur le quai, avec le sentiment d’avoir vu quelque chose de très vrai sur un homme qui a aimé le cinéma assez profondément pour cesser de l’idéaliser.
Margot Rousseau
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