dimanche 8 mars 2026

Houellebecq et l’hystérie berlinoise

 Après un long silence, Michel Houellebecq reprend la parole. Dans une époque où les artistes commentent sans cesse l’actualité, où chaque conflit appelle son communiqué et chaque festival sa déclaration morale, sa voix sonne étrangement solitaire. Pour certains elle paraît scandaleuse. Pourtant c’est peut-être précisément ce que l’on attend d’un écrivain. Une parole qui ne se confond pas avec le chœur.

La polémique qui a entouré cette année le Festival du film de Berlin éclaire assez bien ce que nous demandons aujourd’hui aux artistes — et ce que, peut-être, nous ne devrions pas leur demander.

Tout a commencé par une phrase presque banale de Wim Wenders, président du jury. Lors de la conférence de presse d’ouverture, interrogé sur la guerre à Gaza et sur la position de l’Allemagne, il a répondu que le cinéma devait rester à distance de la politique. Dès que les films deviennent ouvertement politiques, expliquait-il, ils entrent dans le champ de la politique. Or l’art devrait être autre chose : une sorte de contre-poids, peut-être même l’opposé de la politique. Le cinéma peut changer le monde, disait-il, non pas par des déclarations, mais par des perspectives humaines.

La phrase semblait presque prudente. Elle a pourtant suffi pour déclencher une tempête.

En quelques heures, plus de quatre-vingts cinéastes — puis cent quatre — ont signé une lettre ouverte publiée dans Variety. Parmi eux Javier Bardem et Tilda Swinton. Ils accusaient la Berlinale de « censurer les artistes opposés au génocide israélien à Gaza » et de garder le silence sur la responsabilité de l’Allemagne. L’écrivaine indienne Arundhati Roy a renoncé à participer au festival, expliquant que les artistes devaient s’opposer aux crimes contre l’humanité. Les médias ont aussitôt amplifié l’affaire : Euronews parlait de « choc » et de « dégoût », Al-Jazeera d’un « scandale », tandis que la Deutsche Welle posait la question : un festival de cinéma peut-il vraiment éviter la politique ?

Même lors de la cérémonie de clôture, la question est revenue. Certains lauréats ont exprimé leur solidarité avec les Palestiniens, obligeant le festival à se confronter au sujet qu’il voulait contourner. Wenders a résumé la situation avec une certaine ironie : le temps, disait-il, avait été « un peu orageux ».

Je ne prends pas ici position sur le conflit lui-même. Comme tout homme, je ne peux accepter la cruauté. Mais comme spectateur dans un festival de cinéma, j’aimerais d’abord voir des films.

Ce qui frappe dans cette affaire, c’est la mécanique presque rituelle de l’indignation. L’élite culturelle semble incapable de tolérer l’idée que quelqu’un — fût-il un cinéaste aussi respecté que Wenders — refuse de participer au chœur des condamnations. Le geste collectif devient une sorte de cérémonie morale. On rassemble des signatures, on accuse de « silence » ceux qui ne se joignent pas à l’appel — ce qui signifie en réalité qu’ils ne partagent pas l’opinion dominante — et l’on présente ensuite ce conformisme comme un acte de courage.

Dans le monde artistique contemporain, ne pas signer peut déjà passer pour une forme d’hérésie.

Les tragiques grecs commentaient eux aussi les conflits politiques. Mais ils ne le faisaient pas par des pétitions. Ils écrivaient des œuvres qui forçaient les spectateurs à se confronter à eux-mêmes. Dans Les Perses, Eschyle ne se contente pas de condamner l’ennemi : il montre l’hybris humaine du point de vue des vaincus. Dans Antigone, Sophocle ne choisit pas entre Créon et Antigone : il met en scène un conflit tragique où aucune solution simple n’existe. Même Aristophane ridiculise les politiciens par la comédie plutôt que par le manifeste.

Dans Hamlet, les comédiens n’écrivent pas une lettre contre Claudius. Ils jouent une pièce qui agit comme un miroir.

C’est peut-être cela que nous devrions attendre de l’art : un miroir, et non un mégaphone.

Lorsque les artistes se réduisent à « prendre position », ils deviennent semblables à tous les autres acteurs du débat public. Leur voix se perd dans le bruit général. L’art, lui, commence justement là où les slogans cessent.

Dans ce contexte, la voix de Houellebecq paraît presque archaïque. En mars 2026, il publie à la fois un recueil de poèmes, Combat toujours perdant, et un album intitulé Souvenez-vous de l’homme. Il ne signe aucune pétition, ne retire aucune participation, ne proclame sa solidarité avec aucun camp.

Dans un entretien accordé au magazine Marianne, il parle de la guerre en Ukraine et de la nouvelle guerre impliquant l’Iran avec une sorte de distance mélancolique. Lorsque Emmanuel Macron évoque la possibilité d’envoyer des troupes françaises, Houellebecq avoue avoir brièvement pensé que le président n’était peut-être pas tout à fait équilibré. Sur Gaza, son jugement reste mesuré : Israël avait le droit de répondre à l’attaque du Hamas, mais l’opération de Netanyahou est allée trop loin, trop longtemps, au prix de trop de vies humaines.

Il ne s’agit pas d’un discours militant. Plutôt d’une observation — presque fatiguée — du déclin.

Au même moment, Houellebecq répète que la légalisation de l’euthanasie, alors débattue en France, représenterait non pas un progrès mais une régression civilisationnelle. La douleur, affirme-t-il, peut être maîtrisée par la sédation profonde ; les médecins ne devraient pas devenir ceux qui donnent la mort. « Ce n’est pas leur métier. »

Pour lui, cette question révèle quelque chose de plus large : une civilisation qui refuse la souffrance, la vieillesse et la mort naturelle. Une civilisation qui réclame une liberté absolue tout en devenant de plus en plus infantile.

Depuis les années 1990, Houellebecq poursuit la même intuition. L’homme occidental est devenu solitaire et fragmenté. Les liens humains se dissolvent, l’amour lui-même prend la forme d’une transaction. Dans ses romans, de Extension du domaine de la lutte à Anéantir, il revient sans cesse à ce diagnostic : l’absence de relations humaines véritables est l’un des faits centraux de notre époque.

Dans Soumission, il imaginait déjà une Europe libérale si épuisée qu’elle accepterait volontiers une religion capable de lui offrir à nouveau structure, communauté et transcendance. Non pas parce que l’islam serait supérieur, mais parce que l’Europe elle-même a renoncé à toute source de sens.

Ses poèmes récents et les textes de son nouvel album prolongent cette vision. La fin d’une civilisation s’y mêle à la fin des individus. L’homme y apparaît souvent ridicule, parfois pathétique, mais encore digne de compassion. La guerre mondiale, dans ces textes, n’est pas un appel à manifester. C’est une image mélancolique : une voiture qui roule vers le nord, vers les aurores boréales, au lieu de descendre vers les plages du sud ; des robots qui répètent les gestes du quotidien après une catastrophe nucléaire ; la désertion présentée comme la seule décision raisonnable.

La différence avec l’activisme culturel contemporain est frappante. Beaucoup d’artistes cherchent aujourd’hui une sécurité morale dans les gestes collectifs : déclarations, pétitions, boycotts. Leur engagement correspond parfaitement à l’idéologie dominante dans les festivals, les galeries, les universités. Le silence devient une faute. Le refus devient une trahison.

Houellebecq, lui, échappe à ce mécanisme. Il ne cherche ni l’approbation de la gauche culturelle, ni l’adhésion de la droite, même si celle-ci le cite parfois. Il se contente d’écrire. De transformer la crise du monde en littérature.

Et c’est peut-être là que réside encore la fonction de l’art : non pas fournir des réponses immédiates, mais créer des formes capables d’ouvrir les yeux.


Margot ROUSSEAU


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